Ici, l’on sait que la place d’un soldat est dans la solitude, à regarder passer les nuages, les étoiles. Et nous sommes seuls en effet, dans ce monde affreux, qui regardons les étoiles.
Une heure après le départ de Zli, le 1er mars, nous avons rencontré une tombe isolée dans la plaine. Elle doit être de quelque marabout vénéré, car les Fadelya se sont arrêtés et ont prié longuement. Puis la marche a repris, monotone, au pas régulier des chameaux. Un moment, comme nous marchions depuis longtemps dans un grand rag, nous nous sommes trouvés devant une forte ondulation rocheuse qui présentait une pente abrupte. Nos chameaux l’ont gravie lentement, nullement étonnés et toujours flegmatiques. Du haut de la pente, l’horizon est immense. Jusqu’aux lointains où dort la brume solaire, de noires collines ondulent, rayées parfois de lignes blanches qui sont des sables. Plus près de nous, une tache verte. C’est Daï el Tofla, où nous devons nous arrêter aujourd’hui. Ce qui, décidément, caractérise ce pays, c’est qu’il n’y a pas de nuances. A peine de la couleur : du noir, du blanc. C’est ainsi que je voudrais écrire.
« Pas la couleur… Rien que la nuance… » dit Verlaine. Mais Verlaine, ici, nous fait horreur.
A Daï el Tofla déjà le paysage s’adoucit. Nous campons dans le sable fin d’une rivière morte, le Oued N’Beïka. L’horizon s’est élargi. Ce n’est plus l’écorce rugueuse de Zli. Et bientôt les douces palmeraies d’Adrar vont nous accueillir. Heureuses stations, chères aux Maures, dans la chaleur bleue des palmes et la lourdeur des longues siestes !…
Ouakchedda, le 3. — La lumière joue entre les palmiers. Une brise douce agite leurs cimes, tout là-haut. Les troncs écailleux, colonnes graciles, laissent circuler de grandes clartés. Des taches de soleil tremblent sur le sol dur où craquent des palmes mortes.
III. — LES COORDONNÉES DE ZLI
Nous suivons avec amour la route sur laquelle s’est avancé, il y a juste deux ans, un soldat magnifique. Préparés, épurés par Zli, lavés par les grands courants d’air de l’Adrar, nous pouvions donner tout notre cœur à ces tableaux militaires qui marquent, de loin en loin, le sentier de la conquête. Voici Djouali, Choummat, Tifoujar — tous marqués de quelques gouttes de sang français.
Enfin, le 4 mars, dans les dunes d’Amatil, nous nous arrêtons plus longtemps. C’est là que, les 30 et 31 décembre 1908, les disciples de Ma el Aïnin donnèrent contre nos troupes leur premier effort. Je dresse ma tente près des deux bastions improvisés que le capitaine Bablon avait fait établir à l’est de son camp et dans l’un desquels il avait placé ses mitrailleuses. De ces bastions, il reste encore de larges haies en branches épineuses, qui bientôt seront envahies par les sables.
Mon cicerone est un jeune Samoko qui, le lendemain du combat, fut nommé tirailleur de première classe, pour avoir enterré nos morts sous le feu de l’ennemi. Son récit est un peu confus. Ce qui l’a le plus frappé, ce sont les cris des femmes maures qui, perchées sur un rebord de la montagne, excitaient leurs maris au combat. Détail digne de l’antiquité ! Ces combats africains, pleins de cris, de soleil et de tumultes, ne se peuvent évidemment comparer à ces vastes boucheries que sont les champs de bataille des grandes guerres modernes. Mais ils gardent une allure, une haute couleur militaire, et jusque dans les plus petits engagements, quelque chose de vraiment épique. De chaque côté de la ligne de feu, on crie, on s’interpelle, les insultes se croisent, tandis qu’au loin des femmes mêlent leurs sauvages « you you » aux sifflements des balles. Ainsi Achille hurlait de rage avant la lutte : « Fils de chiens ! Cœurs de cerfs ! »
A Amatil, le 30 décembre, le contact fut rude. Telle fut l’ardeur de l’ennemi qu’il réussit à pénétrer dans l’un des bastions, et que le sergent Jéhin ne sauva sa mitrailleuse qu’en l’emportant sur son dos ! La journée fut très meurtrière. Dans ce champ de silence qu’est maintenant Amatil, je me suis arrêté auprès de nos tombes : voici l’adjudant Vix, le sergent Moricard et d’autres tombes, anonymes celles-là, celles des tirailleurs qu’enterra le jour même mon brave Samoko. Station profitable ! Partout où du sang a été versé pour la France, que ce soit Champaubert ou Amatil, nous nous arrêterons avec la même piété. Entre Champaubert et Amatil, la différence est de quantité, non de qualité.