Le 10 décembre 1908, à Moudjéria, les Maures disaient : « Jamais les Français ne pourront pénétrer dans l’Adrar. » Le 5 janvier suivant, une poignée de Français, que suivaient cinq cents Sénégalais, entrait à Atar, après une marche de quatre cents kilomètres, dans un pays nouveau où le sol, à chaque pas, se dresse contre l’homme. Je ne dis pas que ce soit la folle chevauchée de Murat depuis Iéna jusqu’à la Baltique. Cependant, c’étaient les mêmes hommes, les mêmes mobiles chez les mêmes hommes.
Dans cet ordre, toutes nos stations seront profitables. Partout nous chercherons les lieux où nous pourrons établir une continuité, retrouver le lien du passé avec le présent, renouer les anneaux de la chaîne. Telle sera notre inquiétude. Nous ferons des comparaisons — qui seront des raisons — des recoupements, des approximations. A Amatil, nous posons un jalon. Nos routes modernes manquent de jalons. Nous les rétablirons, partout où nous pourrons. Nous utiliserons le moindre souvenir, la moindre association d’idées. Nous ferons, enfin, « jalon de tout bois ».
Le lendemain d’Amatil, Hamdoun. Nous sommes dans le long défilé qui, par le lit même du Seguedil, mène jusqu’à Atar. Là, en 1909, l’action fut brève, mais décisive. Deux colonnes parallèles. Au centre, du haut des rochers qui dominent l’Oued, une canonnade, tout simplement comme à Valmy. Celle-ci nous livrait la route d’Atar où notre domination, patiemment, méthodiquement, allait s’établir.
Magnifique histoire, trop peu connue ! Mais la France est si riche en gloire qu’elle néglige cette monnaie. Nos colonnes volant aux quatre coins du désert, les tribus venant jeter leurs armes aux pieds de notre chef à Atar, mille faits qui prouvent le souci que nous avions de montrer notre justice, après avoir montré notre force, ce sont là des pages romaines qu’il faudra écrire, des « commentaires » aussi beaux, aussi sévères que ceux de César.
Jusqu’à Atar, on revit les heures de cette grande cohue de 1909. Mais si l’on fait la route aux côtés d’un Mohammed Fadel, ce sont aussi des rêveries religieuses qui vous assiègent. Il me semble que de Zli à Atar, j’ai vu les deux visages de la Mauritanie. Dans le désert, ce sont des imaginations religieuses ou des rêves guerriers qui nous assiègent. Mais ne sont-ce pas là le revers et l’avers d’une même médaille ?
Zli m’a préparé à comprendre Amatil, comme Amatil m’eût aidé à goûter Zli. Dans l’une et l’autre de ces stations, nous restons dans le passé… Mais il est pour nous le présent réel. Réfugions-nous ici ou là, peu importe. Il ne nous suffit que d’avoir un refuge. Nous laisserons dire aux positivistes que le Sahara est le pays des mirages ; mirages peut-être, mais qui nous aident à vivre et à mieux saisir la réalité.
CHAPITRE IV
ATAR
Des femmes dans la palmeraie !… De loin, à voir leurs longs peplums, leur lente démarche onduleuse, on s’imaginerait presque des choéphores et l’on souhaiterait sur leurs épaules quelque cratère. Mais non ! A les mieux voir, ce sont des Rebecca défaillantes sous leurs voiles qui recèlent en leurs plis toute la langueur de l’Orient. Il en est dont les yeux ardents, cernés de kohl, semblent promettre quelque plaisir. Quelques-unes essaient un geste, comme pour se voiler. Hélas ! Elles continuent à me regarder sournoisement, et les voilà même qui m’adressent la parole, trop peu sauvages. Pourtant, je leur sais gré de n’être pas ces beautés de bazar, ces bayadères d’exposition universelle qui empoisonnent, de leur fade odeur, l’Afrique du Nord. Et puis, tous ces palmiers, mols et graciles, font un décor de plaisir où le cœur s’alanguit, s’abandonne vite… Vais-je donc trouver, après les cercles de Dante, les terrasses de la Perse, et les roses de Chiraz, après l’Arabie pétrée ?
Ces belles esclaves m’ont accueilli à Atar. Partout je les rencontrais, dans la chaude ville, des petites — déjà coquettes — de frêles adolescentes, des matrones drapées, comme les muses de Puvis — toutes ardentes comme les fruits des îles et bien faites pour verser l’oubli. Cette ville semble avoir été abandonnée par les hommes, partis pour quelque aventure, et livrée toute entière aux jacassements des gynécées. Quelle différence avec l’austère Chingueti qui bientôt m’accueillera, la ville des vieux docteurs où les seuls bruits sont ceux du muezzin, les seuls murmures, des prières ! Soumettons-nous aux influences du lieu et entrons, en conquérants, dans ces palais sordides…