Pourtant, quelques heures d’oubli valent-elles qu’on s’y attarde ? La volupté est l’accident, et pour l’amour, qu’a-t-il à faire avec les soldats ?

C’est toujours à la façon de Napoléon que nous comprendrons l’amour : « Une nuit de Paris réparera tout cela », disait-il après Friedland. Et c’est de cette façon-là, en effet, que l’amour est l’âme du monde.

L’amour ne saurait être qu’une machine à fabriquer des soldats. C’est un service militaire, comme l’intendance ou le génie. Mais là, le règlement est inutile. Et pourtant que de gloses, que de commentaires sur ce vain sujet, depuis que les hommes écrivent !

C’est un fait digne de remarque qu’aucun soldat n’ait parlé de l’amour avec bonheur. Xénophon, César sont muets sur ce sujet. Courrier n’en dit mot, bien qu’il ait traduit Longus. Vigny n’a même pas pour la femme la galanterie traditionnelle de l’officier français. Il reste l’Amour de Stendhal. Mais est-il un livre plus dépourvu d’amour, plus cruel pour l’amour ?

Possible que ces beaux lieutenants aient les moustaches retroussées. Au fond, je les crois inaptes à l’amour et peu habiles dans le déduit. Voilà le signe de la grandeur, et qui prouve que le soldat, de par sa vocation, est réservé à des destins supérieurs à ceux de la moyenne humanité.

… Ce qui manque ici, c’est la musique. Cette nostalgie, parfois, va jusqu’à la douleur. C’est que la musique est un ordre surnaturel que rien, dans l’ordre naturel, ne saurait remplacer. Ce pays nous apprend le mépris des formes sensibles, et voilà bien sa plus grande leçon. Seulement, il ne nous livre pas ces paradis artificiels, dont nos nerfs de civilisés ne peuvent plus se passer. Il est vrai qu’il nous délivre du papier imprimé. Mais comment s’habituer à ce silence ? C’est lorsqu’il était sourd que Beethoven entendit ses plus beaux accords. Mais il avait le génie.

Rien, dans l’ordre de la nature, ne peut remplacer la neuvième symphonie. Au lieu que le plus beau des Parthénons ne vaut pas un moutonnement de dunes dorées par le soleil. La peinture, les chants même des poètes sont de l’ordre de la nature. Au lieu que la musique est d’un autre ordre et d’un ordre qui dépasse tous les autres, de la distance, par exemple, qui nous sépare des étoiles.

L’art et la nature sont un ordre, et la musique est un autre ordre. L’art et la nature sont un monde, mais la peinture, par exemple, n’est pas un monde. Au lieu que la musique est un monde, et elle est un ordre, à elle toute seule. L’art et la nature sont notre monde. La musique, à elle seule, est l’autre monde. Comment le nierait-on parmi ces beautés si épurées, si transcendantes du Sahara ? Et pourtant, l’affreux silence de la mort y règne en maître. — Oui, mais déjà ici, nous commençons à nous élever au-dessus de l’ordre de la nature. Et par là, nous nous rapprochons de l’ordre de la musique. Ainsi le désert est-il presque une musique…


Comme je me promenais dans le Ksar et que j’entendais les murmures des voix dans la mosquée, j’imaginais avec quelque gaîté Antistius à Atar. Ce prêtre moderniste y eût été vite mis à la raison. Pourtant, devons-nous le blâmer de ne pas s’être conformé à la tradition et de n’avoir pas souillé de sang ses mains sacerdotales ? Ou bien dire qu’il eut tort dans sa grandeur, parce que « la religion est bonne pour le peuple » ? Affreuse tristesse ! Cet Antistius qui veut faire figure de grand intellectuel, nous fait horreur. C’est donc pour quelques chimères métaphysiques qu’il va saper le temple, qui avait su créer l’union des peuples du Latium ? Est-il donc si assuré de la vérité ? Qu’on lui donne, comme à l’abbé Loisy, une chaire au Collège de France, mais qu’on lui défende le Forum !