Hélas ! Antistius a triomphé. Ses dissertations qui eussent été excellentes à l’Académie, sont devenues la règle du monde et son sourire a perdu la France, qui a fait pourtant sa grandeur dans le sang et dans les larmes.

Brave pédagogue ! Honnête professeur de philosophie, qui nous prépare le progrès en formules ! Il parle de la Raison comme Robespierre en parlera, et il se croit son prêtre infaillible. Pourtant, quand il mesure le mal qu’il a fait à son peuple, il nous donne une grande leçon. Nous savons alors que le sort de la patrie est lié à celui des rites. Il sourit ; les rites, la patrie, illusions nécessaires qu’il ne faut pas enlever au peuple ! Lui, il voit plus loin que les rites et que la patrie. Ma foi ! Tant mieux pour lui ! Il suffit qu’il nous ait montré leur union.

Toute tradition est-elle donc forcément bonne ? dira Liberalis. — Elle est une des formes du divin, Liberalis ! Elle échappe à notre raison. Elle plonge si loin, si loin que, devant elle, nous sommes saisis de vertige et nous taisons, comme nous le faisons maintenant devant les voix qui sortent des murs épais de cette mosquée. La tradition se fait tous les jours. De nouvelles branches poussent au vieil arbre. Mais ce mouvement mystérieux de la sève qui monte et qui descend et qui remonte, il échappe à nos regards et pourtant fait vivre l’arbre. Ainsi le passé inconnu nous mène et nous vivons dans le présent connu. Effroyable antinomie que les philosophes ne résoudront pas !


Souratoul el Koufar. Ils disaient, ces Maures, la « Sourate des Infidèles ».

« Dis : ô Infidèles ! je n’adorerai point ce que vous adorez. Vous n’adorerez point ce que j’adore. J’abhorre votre culte. Vous avez votre religion, et moi la mienne. »

Ainsi parle le Koran et ainsi chantent-ils encore, prisonniers dans leur mosquée. Admirable psalmodie qui les met tout de suite dans la fierté, dans la noblesse. Dans la ville ruinée et dévêtue, il ne reste plus que ce cri d’orgueil et de solitude.

Tous les jours, ils disent cette « Sourate des Infidèles ». Et nous, pouvons-nous dire comme eux : « J’abhorre votre culte. Vous avez votre religion et moi la mienne » ? Il ne tiendrait qu’à nous pourtant — et les Croisés ne le disaient-ils point ?

Au Sahara, dans toutes les terres qui sentent l’Orient, on pense aux Croisés. C’est un des pôles de notre méditation.