On regrette de n’avoir pas plus de détails sur les émirs de l’Adrar. Les traditions locales, si pauvres, laissent pourtant entrevoir des histoires dignes des temps mérovingiens. Si l’on en avait la matière, il faudrait la plume d’Augustin Thierry pour les écrire.
Au XVIIe siècle et au XVIIIe, tandis que les fils du conquérant Maghfar, Terrouze et Barkani se partageaient les pays qui sont devenus, depuis, le Trarza et le Brackna, l’Adrar n’était habité que par les Ideïchilli guerriers et diverses tribus maraboutiques : Smassides d’Atar, Idaouali de Chingueti, Amgaridj d’Ouadan. Vers la fin du XVIIIe siècle, un des petits-fils de Barkani, Boubba ben Ammoni ben Akchar, entreprit de faire la conquête de l’Adrar. Les Ideïchilli, à son approche, s’étaient retirés sur le faîte des monts Tegguel qui forment, vers l’Ouest d’Atar, la lisière de l’Adrar. C’est là que les Ouled Jaffria, conduits par Boubba, les rencontrèrent et leur infligèrent une défaite sanglante. Le fils de Boubba, Cheunan, et son petit-fils, Lefsdil, s’installèrent définitivement dans le pays où leurs gens fondaient les groupements actuels des Ouled Ammoni, Ouled Akchar, Ouled el Lobd. Ils faisaient leurs vassaux des tribus autochtones, Ideïchilli et Marabouts. Pourtant, ce n’est que vers 1859 que le fils de Lefsdil, Lasra, imposa sa domination à tout l’Adrar et s’intitula émir du pays. Il régna sept ans et fut tué par les Ouled Bou Sba, venus de l’Oued Noun, pour piller les palmeraies de cette contrée favorisée. Son successeur Azman, second fils de Lefsdil, garda l’émirat onze ans, mais son fils Sidi qui lui succéda vers 1878, fut destitué au bout de deux ans et dut se retirer chez les savants de Chingueti. Les gens de l’Adrar mirent à sa place son neveu M’Hamed ben Ahmed Aïda. Au bout de dix ans, ce jeune homme se fit tuer par les Ouled Gheïlan, tribu qui dépendait de son émirat. Son successeur, Chaudzora, fut chassé par les gens de l’Adrar, au bout de deux ans, et, dit-on, en mourut de rage. Ce fut son neveu, Ahmed ben M’Hamed, petit-fils d’Ahmed Aïda, qui lui succéda vers 1890. Après un court règne, il fut assassiné par un de ses vassaux, Salem Oued Bouchama, des Ideïchilli Ouled Heunoun. Ahmed, fils de Sid Ahmed, un autre fils d’Ahmed Aïda, fut émir jusqu’à l’arrivée dans l’Adrar de la mission Blanchet, en 1900. A cette époque, il mourut par accident de la chute d’une poutre de sa maison. Ahmed ben Moktar, fils d’un troisième fils d’Ahmed Aïda, se conduisit bien à l’égard de la mission Blanchet.
Les Oulad Bou Sba le tuèrent en 1901. Depuis cette époque jusqu’à notre arrivée en 1909, Sid Ahmed, fils de Moktar, deuxième fils d’Ahmed Aïda, était émir de nom, mais ne possédait aucune autorité. L’héritier de l’émirat, Sid Ahmed, le fils de l’émir mort en 1900 et arrière-petit-fils d’Ahmed Aïda, s’était, malgré son jeune âge, débarrassé de son frère aîné M’Hamed et il allait prendre le pouvoir, lorsque les Français arrivèrent dans l’Adrar. Plutôt que de se soumettre, il préféra partir dans la région de Tichitt. C’est là qu’il tomba entre nos mains, le 16 janvier 1912.
J’écoutais avidement mon fidèle compagnon Sidia, fils d’Aleïa, lorsqu’il me contait, sous la tente, ces rudes histoires. Il me semble qu’elles précisent le caractère d’Atar, la résidence des émirs. C’est la ville du mouvement, de la haine et de l’amour, la cité terrestre où se brassent les passions, et toute baignée dans la lumière de la vie. Tandis que Chingueti, la vieille cité, repose assoupie sur la dune et regarde le ciel en priant.
Les Maures disent qu’il faut faire remonter la construction de Chingueti avant l’hégire, au lieu qu’Atar serait de date relativement récente. C’est peut-être à son antiquité que la calme cité doit sa parure de méditations monacales. Au lieu qu’Atar, plus jeune, frémit encore au souffle des passions humaines et préfère à l’encre, le sang.
Il faut que je revienne encore à ces jolies filles qui, un jour, m’ont souri. Elles sont là pour délasser des guerriers. Leur valeur, c’est qu’elles se rendent un compte exact du rôle qui leur est assigné dans la société humaine. Elles sont habituées à recevoir ceux qui ont longtemps couru le désert et rentrent dans la ville, harassés, couverts de poussière, le front brûlant. Elles savent les remèdes qu’il leur faut et ont pour eux des baisers plus frais que l’eau des sources. Voilà donc celles qui allaient à Amatil, il y a deux ans et, à l’heure du combat, excitaient leurs hommes de la voix. J’imagine que c’étaient des cris de passion qu’elles poussaient, et que déjà elles pensaient aux enlacements qui suivent la victoire. Mais, au fond, peu leur importe le vainqueur. Il suffit qu’il ait la force et parle en maître. Aussi sont-elles rieuses et dévoilées.
Elles ne déparent pas ce cercle d’ombre bleue perdu dans le feu du ciel. Mais, le ceinturant de cris, elles en rendent la fraîcheur irritante. Leur odeur est du musc, du benjoin, mais cet écœurement procure encore un bien-être sauvage et oriental. Et c’est encore l’Orient que rappellent leurs coiffures compliquées, ces tresses noires qu’alourdissent des pierres, de l’ambre, de la nacre, des péridots — bijoux sauvages de Salomé.
Et, en effet, nous sommes les maîtres. Nous les sommes, et nous ne nous en trouvons pas. Ivresse nouvelle qui nous rejette en nous-mêmes et nous commande de nous suffire. Nul autre n’y résisterait qu’un soldat. Il faut la froide logique des conquérants pour supporter cet abandon. Ceux-là ont un système de la vie, des principes et des formules d’application qui valent pour tous les cas. Et c’est pourquoi l’art fait horreur aux soldats. Il ne sert pas à la force et les signes de l’algèbre n’y opèrent plus. Par contre, les soldats sont armés pour la vie et pour la solitude.