Ils ont un système qui vaut ce qu’il vaut, mais où ils se tiennent. Ah ! Ils savent bien pourquoi ils vivent. Ainsi peuvent-ils rejeter les maîtres et être les maîtres. Dira-t-on qu’ils ont l’âme indigente et que leur mathématique a tué le libre génie, la fluidité ? C’est croire que la richesse de la vie est en extension — au lieu qu’elle est en approfondissement. Le dilettante qui butine toutes les fleurs, n’est pas plus riche que le conquérant avec ses deux ou trois principes assurés. Le moindre capital vaut mieux que mille possibilités de fortune ; car, mille possibilités équivalent ici à l’impossibilité…
Voilà encore pourquoi ils s’éloignent du romantisme qui est un retour vers la vie, un effort vers sa mobilité. L’ordonnance classique, si loin qu’elle semble de la réalité, leur sert davantage.
Décidément, nous rejetons Antistius. Celui-là aussi, trop riche, mais désordonné, était un romantique. Que fera-t-il dans ce réduit aux angles droits, à la double enceinte de murs que des soldats ont construits ?
Au seuil, les mouvements secs de la sentinelle qui rend les honneurs, vous accueillent. Un large chemin, entre deux murs crénelés. Des caisses de riz, de farine, s’y entassent. La deuxième porte franchie, vous vous trouvez dans une cour carrée qu’occupent de toutes parts des bâtiments sévères, dont deux, se faisant face, sont à étage. Deux escaliers de pierre mènent à la terrasse supérieure, flanquée de bastions et crénelée sur tout son pourtour. Deux grandes vérandas y dispensent une ombre épaisse et chaude. Tout ici respire l’ordre, la mesure dans la force, la règle harmonieuse. Chaque pierre a sa raison, et rien n’est inutile.
Nous sommes ici à la borne septentrionale de notre empire. Mais comment arrêtera-t-on ce large mouvement, auquel l’océan peut seul mettre un terme ? La force qui nous pousse est invincible, parce qu’elle est ordonnée, comme ces réduits mêmes où nous sommes et qui portent, sans le vouloir, toute la signification de notre action. Que faire contre la force, unie à la raison ? C’est un flot discipliné qui roule d’un bord à l’autre du Sahara, et non la masse brutale qu’aucune pensée n’anime. Nos maîtres — les maîtres de la France — s’inquiètent : « Arrêtez ! N’allez pas plus loin ! » Mais ils ne sont pas aussi forts que cette force-là.
Du haut de la véranda du Nord, on est presque dans le balancement des palmes. Au pied des fûts graciles, des chevaux hennissent. Des hommes, des enfants passent. Et derrière ce jeu d’ombres qui tremblent, c’est le grand étincellement immobile des sables, c’est le lit toujours à sec de l’oued, que borne sur l’autre rive un paysage indéfini de cailloux et de molles ondulations.
Je suis descendu vers le jardin potager. Sur la terre ingrate, voici pourtant des tomates éclatantes, des navets, des carottes, des betteraves. Il semble que de la chaleur monte de cette terre remuée et se mêle aux rayons verticaux du soleil tombant d’en haut. Je ferme les yeux, ébloui. Rien ne bouge que les lourdes flèches des palmiers. Elles font à peu près ce bruit auquel s’amuse le vent du large, lorsqu’il agite, aux bords de nos mers du nord, les cimes des pins. Je vois un autre jardin, aux allées droites plantées de poiriers, un vieux jardin cerclé de folle verdure — et ces longs après-midis d’été, où, comme ici, le moindre bruit se répercute, ébranle l’âme. Il y avait aussi des peupliers d’Italie qui faisaient cette même musique.
Il faudra contourner le poste et s’arrêter à la lisière des palmiers, pour retrouver le cours ordinaire de nos impressions. Là s’étend une plaine noire, où parfois s’élèvent en tourbillons de blanches colonnes qui montent vers le ciel, tordues, arrachées — puis disparaissent. De hautes masses dominent la plaine ; c’est la muraille de l’Adrar, abrupte et verticale, fortement assise, accrochée au sol, unie aussi, mais avec de larges plissements, et qui s’estompe vers le nord-est en lointaines grisailles. Nous la reconnaissons bien, cette aridité. Mais ici, elle donne toute leur valeur aux lignes droites et simples du poste, et plus que la gracilité des palmiers ou la douce exhalaison des jardins.