La musique est donc le seul art qui puisse retenir un soldat, puisque, justement, elle dérive de la mathématique.

Mais c’est à peine un art et c’est beaucoup plus. Les combinaisons harmonieuses du nombre, voilà qui plaît à l’intelligence éprise de logique. Une partition d’orchestre aussi est un système, et construit si serré qu’on se demande par quelles mailles il laisse filtrer le rêve. Elle fait rêver à la façon dont les fameuses propriétés de l’asymptote font rêver. Et les seules rêveries qui vaillent viennent des nombres. C’est Platon qui a donné la théorie de la musique…

Il n’est point de musique romantique, malgré les apparences. C’est par une extension qu’on dit Berlioz romantique. Simple association d’idées — à moins qu’un gilet rouge ne constitue le romantisme. Les règles de la musique sont immuables. Nul n’y saurait toucher. Au lieu que les autres arts sont libres à l’excès et que toutes les folies y sont permises. L’histoire de la musique n’offre pas ce désordre qui marque l’histoire des autres arts. C’est, si j’ose dire sans rire, l’art de la mesure.

La musique trouve son emploi dans une vie basée sur quelques abstractions. Alors le rythme est tout. Mais si l’on reste dans la diversité de la vie terrestre, il faut se condamner à des suites d’images d’où l’unité profonde est absente. C’est dans la musique que l’effort vers l’unité est porté au plus haut point. Donc, c’est la patrie des mystiques, qui s’efforcent en désespérés vers l’unité — et des conquérants, ces mystiques de l’action. — Il y a aussi dans la nature une unité profonde ; mais l’art justement la brise, la fragmente. De même, une aile de papillon tombe en poussière dès qu’on la touche.

Ces vieilles pierres du Ksar, délitées par le temps, ont bien encore leur grandeur. Tous les soirs, j’allais m’y perdre, attendant l’heure où rentrent les moutons, en troupeaux pressés, tandis que des nuées d’enfants, fiers et charmants, s’amusent en poussant des cris. J’aimais surtout longer ces murailles en ruines, qui font à la ville une ceinture de misère et d’abandon. Je voyais ainsi les derniers reflets du soleil couchant sur la haute paroi granitique de l’Adrar. Parfois, ces sombres rocs se coloraient en rouge garance, et il semblait alors que toutes les couleurs devenaient plus intenses. Les palmiers d’un vert cru se détachaient sur les sables ocrés de la batha. Seules les pierres du Ksar restaient dans la grisaille, chargées de poussière et de siècles.

Les terrasses sont couronnées d’épines. Aucune ne dépasse les autres. Ainsi elles s’isolent, mais aucune ne prétend s’imposer. Ce n’est point par une vaine bâtisse que la race affirme son orgueil. Au reste, les habitants d’Atar, Smassides pour la plupart ou simples captifs, sont les plus bas des Maures. Les vrais Maures n’habitent pas dans des maisons de pierre, mais sous des tentes en poils de chameau, perdues dans les replis du désert. C’est ainsi qu’ils entendent la fierté.

Vers le soir, chaque minute compte, chaque seconde rend un son que l’on voudrait éterniser et fait vibrer notre sensibilité décuplée. Nous sommes comme un gong où le temps frappe : de petits coups et les ondes du métal s’élargissent, se chevauchent, s’amplifient, mais selon un certain ordre mathématique. Je rentrais, ivre de bruits et de couleurs, par la palmeraie qui déjà reposait dans le silence.

Là, il faut franchir des enclos de palmes sèches, suivre d’étroits sentiers entre les carrés de blé ou de maïs. Mille petits canaux s’entrecroisent, et, près des puits, des bassins circulaires brillent encore aux dernières lueurs du jour. Mais ici, le travail des hommes étonne. On ne veut que la paresse, l’abandon de la nuit, le mystère que fait l’ombre.


Vu à la lumière de midi, ce Ksar n’est au vrai qu’un ghetto. Rien n’est plus sordide que ces voies étroites, où une âcre odeur vous prend à la gorge, où, depuis des siècles, la saleté s’accumule. Parfois le passage d’une lente beauté, demi-voilée, achève l’illusion ; nous sommes décidément dans une juiverie. Pour reprendre pied, il faut voir des hommes ; dans leurs traits fiers et doux, on retrouve le vieux sang berbère, si près du nôtre…