J’ai pénétré dans quelques taudis de ce misérable bourg. Dès l’entrée, on est assailli par des nuées de mouches. Au centre du bouge, dans une cour étroite, des femmes chantent ou bercent des bambins crasseux, tandis que mille odeurs violentes se mêlent dans l’air et font chavirer le cœur.
Chez le père de l’émir, vieillard souriant et aimable, c’est la même misère, le même abandon. Pourtant, les cours sont plus vastes et mieux tenues. J’ai passé des heures sur la terrasse où poussent des plants de henné, mais mes regards se tournaient toujours vers nos murs de brique et cette forte assise quadrangulaire, dont la masse rose s’élevait parmi les doux ploiements des palmiers. Ainsi, l’ordre latin reposait ma vue qu’offensaient les replis malodorants de ce labyrinthe d’Orient.
Les palmiers semblent de grands jeunes hommes, courbés et graciles, aux fronts trop lourds. A voir leur compagnie pressée harmonieusement autour de nos bastions, déjà envahis de soleil, j’éprouvais je ne sais quel sentiment de plénitude, une grande joie sérieuse où l’on se noie…
Ici, nous sommes plus absolument qu’ailleurs, des Latins, je veux dire que, mieux qu’ailleurs, nous y connaissons notre dignité latine.
« Ayant établi son camp vers ce côté de l’oppidum qui, séparé du fleuve et des marais, présentait un étroit passage, César entreprit de préparer les matériaux nécessaires à la construction de la terrasse — aggerem apparare ; de pousser des baraques d’approche — vineas agere ; enfin d’élever deux tours — turres duas constituere. Car, la nature du lieu empêchait de faire des circonvallations, prohibebat circumvallare. Pour ce qui est du ravitaillement en blé — de re frumentaria — il ne cessa de presser les Boïens et les Éduens. Ces derniers, qui n’avaient aucun zèle, ne nous étaient guère utiles. Les premiers n’avaient pas grandes ressources et le peu qu’ils avaient servit à leur propre nourriture. L’armée ne laissait pas de souffrir de l’extrême difficulté du ravitaillement, due à la pauvreté des Boïens, à l’indiligence des Éduens, et aux incendies des magasins. Ce fut même au point — usque eo ut — que, de nombreux jours, les soldats manquèrent de grain, et, le bétail venant de villages très éloignés, souffrirent d’une grande famine — extremam famem sustentarent. Néanmoins, aucune parole ne fut entendue de leur part, qui fût indigne de la majesté du peuple romain et de la supériorité des vainqueurs — nulla tamen vox ab iis audita, populi Romani majestate et superioribus victoriis indigna… »
Cela se passait dans une rude colonie et pendant une des plus dures campagnes coloniales de l’histoire. On pataugeait dans des marécages. On souffrait du froid et de la faim, et l’on avait à faire à de fiers gars qui ne vous laissaient pas une minute de repos. C’était justement au siège d’Avaricum, où les Gaulois d’aujourd’hui fabriquent des canons et des cartouches. Dans ce temps-là, l’Yèvre, l’Yèvrette, l’Auron, les paisibles rivières qui font un fin collier à la Bourges moderne, n’étaient qu’un vaste marais. C’est là que César se mit à construire ses tours, ses remparts bastionnés, ses cavaliers.
Il me semble que nous les connaissons, ces murs carrés, ces nobles tracés, les pures lignes droites des « oppida » et des voies romaines. Et aussi ces difficultés de ravitaillement et ces inquiétudes au sujet de la « res frumentaria ». Demandez-le aux conquérants de l’Adrar — mil neuf cent soixante-trois ans après la guerre des Gaules. Et aussi, et surtout, ce que nous reconnaissons, c’est cette populi romani majestas, cette sereine et rectiligne souveraineté, ce tranquille orgueil qui, joint à la fierté gauloise, devait faire beaucoup mieux que la populi romani majestas : la dignité française.
CHAPITRE V
RECONNAISSANCE VERS BIR IGNI
Je me retrouve dans mon désert et tout entier à lui, si loin des demeures des hommes. Dans les contrées sans nom où je m’en vais, l’immensité est traversée de souffles unis. Tous veulent m’apprendre ce que, sur la terre, on peut savoir de l’infini. « L’esprit de Dieu était porté sur les eaux. » Voilà le mot qui me revenait sans cesse, tandis que je traversais l’Akchar, balancé monotonement sur mon chameau pendant les longues heures du jour. Le paysage élémentaire nous reporte à la nébuleuse primitive.
Que l’on essaie de se représenter, selon la Genèse, le Saint-Esprit, la Troisième Personne, planant sur les eaux qu’animent de grands remous paisibles, alors que les armées innombrables des Anges venaient d’être créées dans le ciel… L’on aura alors une idée du vertige qui vous prend devant ces ouragans de sable, que nous dominons pourtant de toute la hauteur de la pensée humaine. L’esprit de Dieu est porté sur les sables…