Parfois, surtout aux heures paisibles du matin, et quand on a devant soi la perspective d’une grande matinée de route, on ressent un apaisement indicible. Mes hommes marchent derrière moi. Je les connais et ils me connaissent. Ce qui nous lie, c’est que nous sommes la vie de ce désert.

A Atar, je pensais à l’ordre latin. Mais cet ordre n’était-il pas la figure d’un autre ordre, la pierre angulaire d’un autre ordre ?

Sur ces routes du Tijirit, je pense à un centurion de Rome que nous connaissons bien, et c’est celui qu’admira Jésus-Christ, le jour même qu’il entra à Capharnaüm. Faveur unique ! Nous pouvons dire, après cela, que l’armée a une place éminente dans l’ordre chrétien, puisque c’est un soldat qui a été proclamé le premier par la foi. Nec in Israël tantam fidem inveni. Un humble lieutenant des cohortes romaines a surpassé en amour ceux même de la race élue, de la race choisie entre toutes ! Un humble officier subalterne, comme nous sommes tous, a été jugé plus digne que tous les docteurs d’Israël !

Nous aussi, nous sommes des centurions. Nous avons cent hommes sous nos ordres et nous disons à l’un : « Va-t’en », et il s’en va ; à l’autre : « Viens », et il vient. Nous aussi nous commandons et nous obéissons. Rien n’est changé — sinon la soumission véritable, que nous n’avons pas, sinon la modestie et l’amour.

Les centurions de l’Évangile sont comme nous de braves gens, d’honnêtes soldats qui ne demandent qu’à savoir — et à obéir, des simples comme nous, des hommes de bonne volonté. Car les soldats de tous les temps sont pareils. Les centurions de l’Évangile, quand ils ont vu, ne se voilent pas la face, mais ils disent : « Cet homme était vraiment le fils de Dieu. »

Car l’honnêteté des soldats est quelque chose de surprenant. Elle n’est pas l’honnêteté de tout le monde. Elle est une candide bonne foi, une sincérité naïve, une enfantine naïveté. Elle est une honnêteté courageuse comme celle de l’enfant, hardie avec placidité. Une honnêteté qui n’a peur de rien, pas même de la vérité.

Peut-être ne connaîtrons-nous jamais le bonheur du centurion de Capharnaüm. Mais nous savons que nous ne résisterons pas et que le bon Dieu entrera sous notre toit, quand il lui plaira. Voilà la base : ne pas résister à la vérité quelle qu’elle soit, attendre, attendre patiemment, sans nervosité, sans inquiétude, attendre l’hôte que l’on désire, et dont, pourtant, on ne sait rien.


J’étais à Capharnaüm avec le centurion… Quand je sortis de ma tente, vers six heures, je fus saisi d’un vertige. L’immense étendue horizontale du Tijirit semblait déjà de velours noir, mais le ciel jusqu’au zénith était encore d’une clarté merveilleuse. Nous avions reçu, la veille, une forte pluie — la première depuis plus d’un an. Aussi le ciel se peignait-il de couleurs inaccoutumées. Sa teinte translucide était faite de vert d’eau très pâle, ou d’un rose déteint, vieillot, ou plutôt elle ne pouvait se nommer en aucune langue humaine. Seules, certaines roses délicates que j’ai vues en Brie pourraient rappeler cette pureté de ton, ou encore certains fonds de mer, dans les golfes de Bretagne. Vers le zénith, le tableau se fondait en rose, insensiblement, tandis que vers l’horizon, quelques nuages s’allongeaient, très légers, très lointains, tout proches de l’éther glacé… Le soleil venait de disparaître. D’immenses rayons divergents qui semblaient de vastes plissements du ciel, partaient du point où il venait de tomber. Mais ces rayons n’étaient pas faits de lumière. Ils n’étaient que des traînées obliques d’un rose vert, plus pâle encore que le reste du ciel. A ce moment, la plaine me parut d’une immensité prodigieuse. La chaîne de Tahament, vers laquelle nous marchions depuis trois jours, était d’un gris très pâle et pourtant, elle faisait une vive découpure sur l’infinie profondeur du couchant. Rien, hors d’elle, dans la plaine, n’attirait le regard, sinon une faible ligne argentée : c’était un de ces lacs éphémères de l’hivernage, qui, dans quelques jours, vont disparaître, pour plusieurs années peut-être…