De grandes choses peuvent assurément se faire, par ce ciel-là. Son silence même nous presse. L’heure vespérale nous talonne. Elle nous enjoint de revenir en nous-mêmes, je veux dire dans cette partie de nous-mêmes qui est le pur esprit et où nous retrouverons cela même qui n’est pas nous. Elle nous dégage des bassesses de l’égoïsme, et pourtant elle nous demande de prendre la pleine possession de nous-mêmes. Elle nous projette hors du temps, hors de l’espace, dans une région où l’expérience humaine apparaît misérable, et où pourtant ce que nous découvrons en nous est indiciblement beau.
Je sens qu’il y a, par delà les dernières lumières de l’horizon, toutes les âmes des apôtres, des vierges et des martyrs, l’innombrable armée des témoins et des confesseurs. Tous me font violence, m’enlèvent par la force vers une région morale plus élevée que celle où je vis aujourd’hui. Ce soir, nous désirons de tout notre amour leur pureté, leur humilité, leur pitié, leur chasteté, leur sagesse, leur force, leur science, leur piété. Nous concevons que l’on puisse aspirer à la perfection.
Quand je pense au problème de la foi, aucune des difficultés soulevées par l’exégèse moderne n’arrive à m’émouvoir. Les prétendues « contradictions des synoptiques » ne servent qu’à ceux qui sont, dès l’abord et avant tout examen, décidés à nier le surnaturel. Si ignorant que je sois, je sens bien que d’aussi misérables discussions ne sauraient entraîner une conviction, quelle qu’elle soit. En fait — toute la question est là — il s’agit de savoir si l’on désire un certain fond moral, un certain rejaillissement de l’âme, une sorte d’innocente pureté. Il s’agit de savoir si l’on a le goût du ciel, ou non ; si l’on désire de vivre avec les anges, ou avec les bêtes ; si l’on a la volonté de s’élever, de se spiritualiser sans cesse. Là est toute la question. A tout argument l’on peut opposer un argument, et ainsi apparaît la vanité de l’argumentation. Si donc ce désir d’agrandir son cœur, si donc ce goût de Dieu n’existe pas, nulle preuve ne peut être administrée utilement, nul argument n’est efficace. Mais si l’on aime à s’attarder à cette angoisse du chrétien qui n’est que le désir de la perfection, si l’on ne redoute pas l’absolu, mais qu’au contraire on se sente un cœur assez vaste pour le contenir, si l’on a assez de finesse pour désirer autre chose que la morale naturelle, si bienfaisante fût-elle — alors l’on n’est pas loin de dire, comme saint Paul foudroyé : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? »
Dans notre vie peineuse, soucieuse, nous sentons bien que nous ne pouvons pas nous en remettre uniquement à nous-mêmes. Nous savons ce que nous sommes. Nous connaissons la tâche qui nous a été mesurée. Nous sommes pénétrés de l’idée que la France, c’est nous. Nous savons qu’un seul homme représente, pour des milliers d’êtres, la France tout entière. — En particulier, je sais qui je suis, ce qu’on attend de moi. — Nous savons que nous sommes ici des hommes considérables. Nous sommes obligés de réussir. Si nous nous faisons battre, nous aurons tort. Si nous nous faisons battre moralement, c’est-à-dire si nous fondons l’injustice là où il faut fonder la justice, nous aurons tort bien davantage. Si humbles que nous soyons, nous avons pourtant une mission. Et quelle mission ! Celle d’imposer la France. A chaque jour de notre vie, nous engageons le nom français. Une défaillance nous est interdite, autant qu’elle est impossible à la France.
Le 7 juin, lorsque je tombai, à Medenet Haouat, sur le campement de Mohammed ben Breika, je sentais violemment tout ceci ; car, pour la première fois, le vieux chef, récemment soumis à Atar, allait voir jouer l’« Administration française ». Il s’agissait de recenser la tribu et d’y percevoir l’amende de guerre sous forme de chameaux… Misérable campement ! J’ai compté tout juste huit tentes de la famille des Beni Aïllal, rattachée à la tribu des Souaad, huit tentes de Beni Tidrarim, cinq tentes de Larousseyn, une tente d’Ouled Delim, une tente de Skarna[2]. Qu’importe ? La majesté de la fonction l’emporte, et si je n’ai devant moi que vingt-trois tentes misérables, j’ai derrière moi tout un peuple.
[2] Tous ces gens devaient repartir en dissidence quelques mois plus tard.
Tandis que je prélevais sur les troupeaux de la tribu une dizaine d’animaux de selle, le vieux cheickh me regardait d’un œil sombre. Je sentais qu’il contenait difficilement sa fureur. Pourtant, quand l’opération fut achevée, il se ressaisit, discuta, implora, protesta même de son désir de vivre en bonne intelligence avec nous. Après une longue palabre sous ma tente, il parut s’adoucir. Nous devions tous repartir le lendemain, car nous prenions de l’eau dans une mare qui commençait à s’épuiser. Il me dit qu’il allait partir vers l’est. Mais je devais constater le lendemain qu’il m’avait menti. J’avais pris parmi les chameaux d’amende un bel « azouzel » blanc, que je montai pendant plusieurs mois. Je perdis plus tard ce bel animal dans la mare de Toumgad, où il se cassa l’épaule. Cet accident me fut très sensible.