Après notre séjour à Medenet Haouat, nous partîmes vers le sud-est. Nous marchions lentement, pour ne pas fatiguer nos animaux. Au puits de Birtgui, le 12, nous rencontrâmes encore trois Maures. Puis ce fut tout. Pendant des jours, les sables et les cailloux alternèrent, sans qu’aucun souffle humain vînt en atténuer l’épouvante.

Depuis tant de temps, depuis tant de routes, nous avons oublié les villages de la patrie. Nous avons oublié la famille, toutes les joies de la vie. — Dans notre solitude peineuse, il ne nous reste que quelques rêves. Dans notre solitude, il ne nous reste que de n’être plus seuls tout à fait.

Dans notre déréliction, nous cherchons un maître, car nous sommes de ceux qui brûlent de se soumettre, pour être libres. Et quel maître ne nous faut-il pas maintenant ? C’est le Maître du Ciel et de la Terre que nous appelons. — Nous savons ce qu’est la soumission du soldat. Nous savons sa grandeur. Mais nous savons aussi qu’elle n’est qu’une figure d’une soumission plus haute. (Tout n’est qu’image et figuration.)


Je discerne, dans ma vie intérieure, deux éléments :

1o Je dois m’efforcer de toutes mes forces de mériter Dieu, de me perfectionner jusqu’à forcer la Grâce. Violenti rapiunt illud… Car je sais que tout m’est permis. Je sais qui je suis. Je sais ce que peut faire l’effort humain.

2o Je sais pourtant que j’ai un maître ; que tout, en définitive, dépend de lui. J’affirme que Dieu est tout, que je ne peux rien, absolument rien devant Lui.

Mais il me semble, par cette apparente contradiction, que je rentre dans l’ordre. Car, qu’est-ce que l’effort humain, sans la soumission — et qu’est-ce qu’une soumission qui ne laisserait plus de place à l’effort humain ? Effort et soumission, liberté et servitude, voilà le plus haut état de la conscience humaine. Car il est une raison de progrès et un motif d’humilité. La grâce est la part de Dieu. Le désir de la grâce est ma part.

On peut avoir le désir d’élargir sa vie morale en dehors de Dieu. Ainsi les stoïciens, les protestants. Mais alors vient l’orgueil qui gâte tout. Et avec l’orgueil, la sécheresse du cœur, l’égoïsme. Cette sécheresse, cette dureté apparaissent bien chez les huguenots.

Désirer de monter infiniment haut, tout en se sachant infiniment bas, voilà ce que peut donner Jésus-Christ.