Et quel décor à ce drame intime et troublant ! Rien de moins monotone que le Désert, témoin de ces émouvantes péripéties. Ce soldat est fier de son épée en l’inclinant d’un large geste. Ce Français sent tout l’orgueil de sa nation, tout en respectant la noblesse des vaincus et la profondeur de leur foi. Ce lettré pense que l’œuvre intellectuelle compte bien peu devant la grandeur du sacrifice ; il cite le dicton des Talebs arabes : « L’encre des savants est plus agréable à Dieu que le sang des martyrs », et il ajoute : « Malheureuse race qui n’a pas compris ce que valait la goutte de sang d’un martyr, et combien elle pesait plus que tous les livres du monde, et que l’encre s’efface, mais que la goutte de sang ne s’effacera pas ! »

Quand de telles paroles s’accompagnent du sacrifice total, elles retentissent profondément dans tous les cœurs.

CH. MANGIN.

Juvisy, 14 janvier 1920.

LES VOIX QUI CRIENT
DANS LE DÉSERT

CHAPITRE PREMIER
BRACKNA. — TAGANT. — GORGOL

Après avoir longé la berge du Sénégal de Podor à Boghi, le Commissaire du Gouvernement en Mauritanie, que j’avais l’honneur d’accompagner, se prépara à quitter les rives du fleuve, pour s’enfoncer dans les immenses territoires dont il avait le commandement. Le 17 février 1910, au lever du jour, une petite caravane se mettait donc en route, après avoir dit adieu aux flots paisibles du Sénégal. En tête, marchait l’avant-garde, composée de six tirailleurs sénégalais sous la conduite d’un sergent indigène. Puis venait le colonel, suivi de son interprète, le toucouleur Baïla Biram, et de quelques cavaliers noirs. Enfin, une section de tirailleurs précédait le convoi composé de seize voitures Lefèvre traînées à mulet. A l’arrière, marchait le palefrenier du colonel, fièrement campé sur un bœuf, affublé pour la circonstance d’une selle anglaise, puis la longue suite des domestiques, cuisiniers et marmitons, et enfin, l’arrière-garde composée d’un sergent européen et de douze tirailleurs sénégalais. Sur les flancs, la marche était gardée par une douzaine de partisans maures appartenant à la tribu des Ouled Biri, tous montés sur de magnifiques chameaux qui les berçaient indolemment.

Notre première étape était le poste d’Aleg. Une sorte d’avenue bordée d’arbres y conduit — mais nous savons qu’il y a le désert au bout de cette allée rectiligne, et cette pensée nous fait frissonner d’impatience. Le 18, à 10 heures, nous arrivons au poste ; c’est un petit fortin crénelé, qui couronne une faible hauteur rocheuse. Le drapeau français flotte sur le toit le plus élevé. Devant le mur d’enceinte, les tirailleurs sont rangés pour rendre les honneurs : tableau magnifique, dans sa pure simplicité, et qui, dès l’abord, nous donne la clef de l’Afrique. Nous apprenons que c’est à notre âme qu’elle parlera, plus qu’à nos sens, et nous voici engagés, par le pur symbole de ce qu’il y a de plus noble sous les cieux, dans la plus noble vie spirituelle.


Nous quittons Aleg le 19, après avoir renforcé l’escorte d’une trentaine de fusils. A 9 heures du soir, nous passons à hauteur du puits de Tankassas, mais la lune éclaire notre route, et nous ne nous arrêtons qu’au milieu de la nuit, quelque part, dans la solitude silencieuse. Tandis que les tirailleurs s’étendent sur le sable, enroulés dans leurs couvertures, je me promène de long en large, étant de veille, dans le carré que forme notre camp d’un soir. Des souffles frais circulent parmi les mimosas épineux. Tout repose dans la pureté exquise de la lune claire, et sur le ciel blanc, les sentinelles, baïonnettes au canon, font de vives découpures immobiles…