Ah ! je la reconnais, ce soir, cette odeur de l’Afrique que j’ai tant aimée ! Je reconnais cette brise vivifiante qui exalte ce que nous avons de meilleur en nous, et je me reconnais moi-même, tel que j’étais en mes années d’adolescence, lorsque je traversais d’autres solitudes, si loin d’ici et si près.

J’ai vécu bien des nuits semblables à celle-ci. Combien en vivrai-je encore ? Combien d’années marcherai-je sous le soleil de la force et sous la lune de la douceur ? Je l’ignore, mais ce qu’il faut — de toute nécessité — c’est que l’Afrique retrouvée me donne d’utiles conseils. Si longtemps que nous devions voyager, nous ne voyagerons pas comme des touristes. Il faudra — de toute nécessité — que chaque étape soit utile à nos cœurs. Il n’est pas en moi de volonté plus arrêtée, de plus ferme propos, que d’aller maintenant à travers le monde, tendu sur moi-même, décidé à me conquérir moi-même par la violence. Je ne traverserai pas en amateur la terre de toutes les vertus, mais à toute heure je lui demanderai la force, la droiture, la pureté du cœur, la noblesse et la candeur. Parce que je sais que de grandes choses se font par l’Afrique, je peux tout exiger d’elle, et je peux tout, par elle, exiger de moi. Parce qu’elle est la figuration de l’éternité, j’exige qu’elle me donne le vrai, le bien, le beau, et rien moins…


Onze jours après notre départ de Boghé, nous voici au pied de la haute falaise du Tagant. La paroi verticale nous écrase. Le terrible vent d’est fait rage, nous enveloppe dans un nuage de sable. Il pousse, comme des vagues écumeuses, de blanches dunes qui risquent de submerger les cases du poste de Moudjéria. Pendant trois jours, nous avons presque une vision de l’enfer, et c’est un sentiment de délivrance que nous éprouvons lorsque, contournant la falaise, nous entrons de plain pied, par le col du Toum el Batha, dans le montagneux Tagant. Là, des fonds d’oueds herbeux viennent varier la monotonie des cailloux et des rocs. Des plateaux, où poussent de petites graminées, offrent de maigres pâturages aux moutons des tribus. Parfois, parmi les rocs, on aperçoit un baobab monstrueux, ou bien l’on suit quelque champ de pastèques qui, seuls, attestent la vie humaine dans ces parages désolés.

De Moudjéria à Tijikja, pendant la traversée du Tagant, on trouve de l’eau à toutes les étapes. A Tin Ouadin et à Taorta, nous nous sommes arrêtés près des sources qui jaillissent du roc et que l’on nomme « guelta » en maure. Bien que l’eau y fût mauvaise, à cause des troupeaux de chameaux qui nous avaient précédés, nous étions heureux qu’un peu de pittoresque vînt rompre la monotonie des étapes. Les vasques rocheuses ont un grand parfum d’hébraïsme. Sans doute sont-elles semblables à ces sources d’eau vive que la baguette de Moïse fit sortir du sol, dans une autre Thébaïde.


A Niémelane, en plein Tagant, nous nous sommes arrêtés près de la stèle de pierres, élevée à la mémoire des lieutenants Andrieux et de Frausser. Elle s’élève non loin de l’éperon rocheux où ces deux officiers trouvèrent la mort, en octobre 1906. Nous étions alors tout au début de la conquête. Quinze mois auparavant, M. Coppolani qui, le premier, s’était avancé dans le haut pays, avait été assassiné à Tijikja. Inquiets de nos entreprises, les ennemis de la paix française avaient résolu de tenter un gros effort. Le vieux cheickh Ma el Aïnin, le chef spirituel de tout l’Adrar jusqu’au Sud Marocain, s’était rendu à Fez et avait sollicité contre nous l’appui du sultan Abdel Aziz, à qui le cheickh avait donné sa « baraka ». Le sultan avait répondu en envoyant à l’aide des Maures son cousin Moulay Idriss. En octobre 1906, ce fanatique envahissait le Tagant à la tête d’une bande de 600 fusils, recrutés pour la plupart dans l’Adrar. Il rencontrait dans le cirque aride de Niémelane, le détachement Andrieux — de Frausser qui se faisait écraser sous le nombre.

Il reste de cette journée de sang l’humble monument que de bien rares passants viennent saluer. Mais ceux-là, du moins, y viennent demander un secours. Ces pèlerins-là ont des âmes tremblantes devant la France. Accablés d’amour au souvenir de la patrie, ils murmurent : « Oh ! être digne d’elle ! » — et c’est l’ardente supplication qu’ils traînent éternellement avec eux.


9 Mars, Tijikja. — Ici, un peu de vie nous accueille. La palmeraie bruit doucement et son inexprimable douceur convie au repos, à l’apaisement. Mais il faut que le poste, rectangulaire, massif, vienne encore, avec ses arêtes droites, mettre de l’austérité où l’on craignait trop de mièvrerie. Le lieutenant de F. nous accueille, et tout de suite, il nous mène au tombeau de Coppolani qui se dresse au bout du camp des tirailleurs. La touchante inscription, en arabe, rappelle que Coppolani fut l’« ami des Musulmans ». Et nous voici reportés en cette année 1905, où le grand homme résolut de s’avancer dans les sables de la Mauritanie. Quelle grande aventure ! Pendant deux ans, M. Coppolani reste impuissant sur les berges du Sénégal, les yeux fixés sur les immenses territoires du Nord dont la possession devait assurer la paix du Sénégal. Le représentant de la France n’a pas de bagages, son escorte se compose d’une poignée d’hommes ; l’argent fait défaut. Mais l’on travaille tout de même. Coppolani demande des renforts. Il gagne l’amitié du cheickh Sidia, le maître spirituel de la plus grande partie du Sahara méridional. Enfin, en 1905, il prend la route du Tagant. Sur son chemin, il montre aux Maures ce qu’est notre patrie. « Nul comme lui, me disait plus tard le capitaine A., qui fut son compagnon, ne connaissait l’âme des Musulmans. En une heure de conversation, il retournait complètement les Maures les plus mal disposés à notre endroit. Aussi avait-il dans le pays une réputation extraordinaire. J’ai vu des hommes qui faisaient des lieues pour lui apporter un mouton, engraissé à son intention et qu’ils transportaient à dos de chameau pour que la viande en fût meilleure. J’ai vu des Marabouts conduire vers lui des troupeaux de vaches entiers, pour qu’il ne vînt pas à manquer de lait. »