Coppolani continue sa route jusqu’à Tijikja qui est encore aujourd’hui la sentinelle avancée du désert. Mais là, le fanatique Moulay Idriss l’assassine, au moment même où il songe à partir pour l’Adrar et à rejoindre, par delà les solitudes, nos possessions du Sud Algérien.

Il me semble qu’il reste quelque chose encore des combats d’autrefois, et je crois le percevoir dans la gravité sereine de ce premier soir, où nous revenons vers le poste, après avoir été prendre le thé dans la maison du vieux médecin maure Mohammed el Brahim. Pendant deux heures, nous sommes restés dans une pièce sombre, où s’entassent des peaux de bouc emplies de livres et de manuscrits. Le maître de la maison, assis sur une sorte de lit en pierres, le nez chaussé de grandes lunettes, parlait du passé, de son pays, de la France. Quand nous eûmes quitté la soupente et retraversé la large cour, le vestibule désert aux massifs piliers carrés, ce fut avec joie que nous aspirâmes les larges souffles du soir. Des enfants nus longeaient les murs des rues étroites. Devant le Ksar, nous nous arrêtâmes près du cimetière, vers qui se courbe un grand nété. Nous avions devant nous le lit sablonneux de l’Oued, et, sur la colline, le poste dédié à la mémoire de Coppolani. Je ressentais jusqu’à la douleur le sérieux de ce paysage crépusculaire. Là, d’austères souvenirs nous assiègent. Nous sentons que rien n’est pour l’ironie dans un tel assemblage, qu’aucune place n’y est faite au sourire. Ah ! non, nous ne rions pas en Afrique. Je sais bien que nous n’y serons pas des sceptiques, que nous choisirons, que toujours nous voudrons choisir. Nous ne sommes pas de ceux qui veulent tout concilier, tout aimer. Que les délicats s’en aillent donc ! Que ceux qu’effraient les sentiments un peu rudes, que ceux que froisse une trop grande simplicité du cœur, quittent à tout jamais la terre de la force et de la vertu ! Que tous ceux qui hésitent, tous ceux qui trembleraient devant une vérité trop forte, ne viennent pas prendre la rude nourriture de l’Afrique ! Il faut ici un regard ferme sur la vie, un regard pur, allant droit devant soi, un regard jeune, de toute franchise, de toute clarté.


Nous sommes revenus à Moudjéria par la route du Nord, c’est-à-dire en longeant l’Oued el Abiod, dépression boisée où les tribus viennent chercher un peu d’ombre. C’est sur cette route que l’on rencontre l’ancienne ville de Ksar el Barka, aujourd’hui en ruines. Vus des arbres de l’Oued où l’on repose à l’aise, ces murs droits en pierres sèches, que ne surmonte plus aucune toiture, ont encore un grand air antique. Nous étions là, sous des palmiers, dans une serre chaude lumineuse et brillante, très loin de la vie, très près des choses… Des Maures arrivèrent, d’abord un vieillard à barbe blanche, puis des hommes dont les yeux étaient beaux, des enfants enfin. Ils venaient de voir le colonel. Le bruit de la machine à écrire, sous une tente, troublait le silence ; il me rappelait que nous étions ici pour une grande œuvre pratique, et que l’impressionnisme, dans l’état où nous étions, eût été insupportable. C’était un moment de sincérité.


Du Tagant, nous devions rejoindre le fleuve par le poste de M’Bout qui se trouve à deux cents kilomètres au sud de Moudjéria. Nous partîmes de ce dernier point le 24 mars. Les deux jours suivants, nous longeâmes du dehors la haute paroi du Tagant, dont nous étions enfin sortis. Le 26, nous étions à Touizigjiguit, petit puits dans le roc où l’on parvient après avoir franchi une pente assez dure. De là, nous pouvions voir la plaine du Gorgol où nous allions nous enfoncer. A trois heures du soir, nous nous mîmes en route et nous commençâmes à cheminer lentement dans l’espace indéfini qui s’ouvrait devant nous. Le soir, nous longeâmes quelques faibles hauteurs rocheuses, puis tout devint imprécis, infiniment pâle et déteint. Nous entrions dans la clarté lunaire, encore étourdis du jour trop long qui venait de mourir. A trois heures du matin, nous nous arrêtions, en attendant le lever du soleil.

Les étapes suivantes nous rapprochèrent très visiblement du fleuve. La plaine se couvrait de hautes herbes, d’arbustes épineux de plus en plus denses. Le pays se faisait plus aimable. Le 1er avril, avant l’aube, nous traversâmes le lit du Gorgol. Il est bordé d’arbres magnifiques, sous l’ombre desquels des nuées de sauterelles nous accueillirent. Quand le jour parut, nous aperçûmes à l’horizon une faible hauteur que surmontait une sorte de tour assez élevée. C’était le poste de M’Bout. Nous allions y parvenir, lorsque nous vîmes se ruer sur nous une horde de Maures montés sur des chameaux. Ils passèrent devant nous en hurlant, puis ralentirent leur allure, après nous avoir dépassés. Des cavaliers les suivaient, accourant à bride abattue, tout en déchargeant en l’air leurs longs fusils à pierre. Enfin, nous vîmes une centaine de femmes qui s’avançaient vers nous en battant des mains et en criant. Arrivées à notre hauteur, elles repartirent devant nos chevaux, et c’est dans cet étrange appareil que nous atteignîmes les murs du poste, au pied desquels nous attendaient les tirailleurs sénégalais, correctement alignés.


Je ne tenais pas à rentrer à Saint-Louis. Aussi fut-ce avec joie que je reçus l’ordre de reprendre la route du Tagant, en qualité d’officier-adjoint au commandant F. Nous partîmes de M’Bout, le commandant et moi, le 6 avril, et, piquant vers le nord-est, nous allâmes rejoindre la chaîne de l’Assaba. C’est un petit massif montagneux allongé du sud au nord, qui sépare de ses hauteurs abruptes les plaines du Fgeïba et du Gorgol. Nous en suivîmes le pied jusqu’à la source d’Aïn el Raïra, qui en marque l’extrémité nord. Nous avons trouvé le long de cette falaise de charmantes sources dont le murmure inattendu nous ravissait.

Le 15 avril, nous reposâmes à Garavuel. Nous étions de nouveau à la limite du Tagant. Dans un repli de la montagne, au fond d’une gorge étroite, on trouve une série de vasques. Des arbres se penchent lourdement sur le noir miroir de l’eau. Sur la paroi s’ouvrent des grottes profondes. Des oiseaux chantent, invitant au lourd repos. Je me suis étendu dans l’une de ces grottes. De là, je ne voyais qu’une vaste coupe emplie d’eau, un grand figuier poussé dans le roc et qui s’inclinait gracieusement. Heure douce, heure de renoncement total, d’abandonnement. Heure de soumission, non de révolte. Heure d’obéissance, de confiance — on ne sait trop à quoi ni en quoi, mais simplement d’obéissance.