Le 16, nous faisons l’ascension de la montagne, cent vingt mètres de hauteur, tombant à pic sur la plaine noire qui déjà s’emplit des brumes du soir. Une fois dans le Tagant, nous continuons notre route jusque vers le milieu de la nuit. Nous marchons dans un décor étrange de rocs enchevêtrés. Nous sommes forcés de jalonner notre route avec de grands feux qui font, dans ce décor de Walkyrie, le plus magnifique effet. Par derrière les promontoires des rocs, dans la nuit froide, sereine, la terre semble embrasée jusqu’aux étages inférieurs de la montagne.
Deux jours après, nous nous arrêtions à Foum Hajar, avec l’intention d’y organiser un peu la horde de partisans, qui nous servait d’escorte depuis M’Bout. Mais le lendemain de notre arrivée, nous dûmes nous mettre à la recherche d’un campement de Torch, dont on nous avait annoncé le départ vers le nord du Tagant. Ces guerriers assez rudes et très indépendants, se refusaient depuis longtemps à nous laisser recenser leurs chameaux. Le 20, à une heure du matin, nous partîmes à grande allure, et nous longeâmes la grande dépression de la Tamourt en Naje. A l’aube, un enfant nous indiqua sans difficulté l’emplacement du campement. Vers huit heures, nous apercevions en effet les tentes, disséminées dans des bouquets d’acacias. Nous les entourâmes rapidement, nous ramassâmes les fusils, tandis que les partisans partaient à la recherche des troupeaux. Quand ils les eurent trouvés, nous en fîmes le recensement, et deux heures après, nous reprenions la route de Foum Hajar.
Le 22 avril, le commandant F. quittait Foum Hajar pour rejoindre Moudjéria, où l’appelaient des affaires politiques importantes, et il me confiait le commandement de notre escorte dont nous avions porté l’effectif à quarante fusils. Je n’avais donc avec moi que des Maures, bien recrutés, mais encore fort indisciplinés et nullement au courant de nos habitudes militaires. Tous étaient montés à chameau.
Le 24, je recevais l’ordre d’aller m’installer à l’est de la guelta de Moudjéria, en une bonne position militaire. L’ordre fut exécuté le jour même. Je me transportai au bord de la falaise qui domine le poste de Moudjéria, et, après avoir fait choix d’un emplacement convenable, je fis établir, sur un carré de trente mètres environ, une forte clôture en branches épineuses, de celles qu’on nomme communément « zériba » dans nos troupes d’Afrique. Je devais y rester jusqu’au 12 juin.
C’est là que j’ai connu mes premières heures de vraie solitude, là que j’ai, pour la première fois, écouté pieusement les heures tomber dans l’éternel silence du désert. Dans cette terre morte, où jamais un homme n’a fixé sa demeure, il me semblait sortir des limites ordinaires de la vie, m’avancer, tremblant de vertige, sur le rebord de l’éternité. Pendant l’écrasante chaleur des jours, tandis que les partisans dormaient sous leur soleil familier, je restais sous ma tente, les genoux au menton, ayant, avec un battement de cœur, comme le sentiment d’une mystérieuse attente.
Le soir, je montais généralement en haut des rochers abrupts qui dominaient le camp vers l’est. Jusqu’où le regard pouvait s’étendre, je ne voyais que des arbustes rabougris aux maigres frondaisons, dispersés sur des aires désolées. Au loin, des collines grêleuses encerclaient l’horizon, mais mon regard allait plutôt se reposer sur la petite grève de sable où se dressaient nos tentes en poil de chameau. Seules, elles étaient un peu de vie dans la morne sérénité des choses, comme un faible battement d’ailes dans l’éther.
Après la chaleur accablante du jour, le frais crépuscule mettait en moi je ne sais quelle légèreté, et il me semblait percevoir comme une ascension de mon âme dans l’espace. Alors, perdu sur la terre, je m’abîmais dans le mystère du monde, les yeux fixés sur Orion qui, solitaire, émergeait des voiles secrets de l’horizon.