Je suis retourné, un jour, dans cette dune de Ouaran, la grande Tentatrice, l’Ennuyée. Quel aimant m’attirait encore vers son horizon sans grâce et sans honneur ? « Nous aussi, me disais-je, nous pourrions imaginer dans cette mer une autre Lorelei. Au lieu de la chevelure d’algues et des yeux glauques, elle aurait la tête couronnée de lumière, le regard apitoyé d’un ange bleu »…

Cette fois-là, ma curiosité m’appelait vers le sud de la dune, au puits de Meïateg.

Vers dix heures, j’arrivai à un vaste espace dépouillé, dont la pellicule craquait sous les pas de nos chameaux. Sur ma gauche, des arbres de bergerie couronnaient une dune. Je revoyais un de ces éternels paysages délavés sous les ruissellements du soleil, faits de poussières ténues, impondérables, et qui n’arrivent pas à me confier une parole amie. J’étais dans une « Sebkhra », je voyais les bouches noires des puits rangées en demi-cercle… Un de ces éternels recommencements — recommencement de la matière et recommencement de nous-mêmes, où tout le tragique tient dans l’exacte répétition, l’implacable restitution des mêmes lignes et des mêmes pensées, dans des heures semblables. J’allais me laisser aller à de l’ennui, quand mon guide m’entraîna vers les puits. Tous étaient à sec, sauf un, où croupissait une eau noire, à une faible profondeur.

— Tire-moi de l’eau, dis-je à mon compagnon.

Mais, comme réponse, il m’emmena un peu à l’écart du puits et me montra un cadavre à demi enfoui dans le sable. La chair était dans un état de décomposition très avancée et, par endroits, arrachée. Des lambeaux d’étoffe — celle qui avait servi à vêtir le mort — traînaient sur le sol.

— Ce jeune inconnu, me dit le guide, a été trouvé mort, il y a quelques jours, dans le fond du puits où tu veux te désaltérer. Il venait, croit-on, du sud du Tagant, du Regueïba. Il est arrivé ici, épuisé par la soif et, pour boire plus vite, il est descendu au fond du puits. C’est ce qui l’a tué. Des gens de Ouadan qui passaient par ici, ont repêché son cadavre et l’ont enfoui en hâte dans une fosse peu profonde. Aussi les chacals sont-ils venus le déterrer et le déchirer, comme tu le vois à présent.

… O la surprenante apparition ! Je revoyais l’humble voyageur aux jambes nues, son invraisemblable fusil tenu par le canon sur l’épaule, et qui marchait depuis des jours et des jours, solitaire et obstiné. Il franchissait les cercles sans cesse renaissants de l’horizon — après une dune passait une autre dune — et toute sa pensée se tendait vers ce puits de Meïateg, qu’il fallait atteindre à tout prix. Enfin, dans la lutte géante avec le sable, il est le plus fort, il atteint le but, mais inutilement. C’est de son succès même qu’il va mourir…

Race infortunée, qu’écrasent son Dieu et sa terre ! Race de vaincus ! Peuple esclave ! Pourtant aujourd’hui, n’insultons pas, puisqu’une fleur de pitié a poussé à Meïateg.

… Je suis revenu au camp par le Ksar de Ouadan. Qu’il est aimable, l’accueil de la palmeraie, après tout un jour dans la dune ! On s’enchante de retrouver enfin des ombres et des lumières. Ces clartés lointaines de palmeraies — lumières diffuses et masses d’ombre — ces clairs-obscurs, l’œil s’en va jouer avec, sans se lasser. On voudrait caresser tous les enfants, bambini florentins à peine bronzés. Et l’on sent l’heure qui s’étire, dans un bâillement heureux d’insouciance. Ce ne sont pas ces heures-là que j’aime le mieux, mais elles ont un parfum violent qui reste…

Le chef des Kounta m’a apporté un beau mouton que j’ai mangé en méchoui, avec mes compagnons. Au lever de la lune, je suis parti vers le camp.