Ces penseurs — nos maîtres — voici ce que Jacques Maritain en disait, en 1910 :
« Ce n’est pas la vérité, c’est la manière dont elle nous parvient qui leur importe. Et comme ce n’est pas la vérité qu’ils cherchent, mais eux-mêmes, ils n’acceptent de vérité que celle qui passe par eux. Qu’on lise, par exemple, les spéculations des biologistes sur l’origine de la vie, on verra avec quelle douce assurance ils écartent l’idée d’une création, parce qu’elle est « théologique », et y substituent les hypothèses les plus absurdes, comme de supposer que les germes vivants sont tombés du ciel ou qu’une substance inorganique, pâteuse de préférence, s’est mise un beau jour à respirer, se nourrir et produire une monstrueuse progéniture, et l’on s’assurera sans peine que les « penseurs » modernes préfèrent a priori, et sans aucune hésitation, dix erreurs venant de l’homme à une vérité venant de Dieu. »
Et ce misérable abaissement de la science, qu’est-il auprès de l’ennui pesant qui écrase toute la cité : pourriture de la politique, désordre de l’art, pauvreté de la morale ?
Ainsi donc ce fier lys de France qui veut vivre, cette fine fleur chrétienne, c’est elle que je sens maintenant refleurir au fond de moi, et c’est elle qu’ils veulent arracher, ces fossoyeurs ! Qu’ils viennent ici, par toute l’Afrique, apprendre ce que c’est qu’une race élue, et ce que c’est qu’une race qui ne l’est pas. Qu’ils viennent voir ces grands rêveurs d’Islam — auprès desquels ils sont encore de bien misérables chiens — et qu’ils apprennent d’eux, non de nous, ce que nous devons à la pensée chrétienne.
Ce mécanisme unique de la Grâce, cette fierté d’homme, et ces lettres de noblesse qui nous ont été données, cette libre allure dégagée, hardie, la tête haute, cette gentillesse et cette bonhomie, toute notre force et toute notre vertu, voilà ce que les malheureux veulent avilir, toute cette force que les Maures eux-mêmes sentent en nous confusément, et devant laquelle, éblouis et tremblants, ils baissent les yeux.
« La tête haute et droite sans être gênée, les yeux fixés devant soi », dit le Règlement. Voilà qui nous permet de traverser le désert, d’un pas mieux assuré, et nous fait, dans le froid déroulement des sables, une personnalité.
Nous ne sommes pas des touristes, ni des machines à enregistrer des sensations, ni des collectionneurs d’« états d’âme ». Il me semble que nous valons mieux, que notre action a une raison, qu’elle est un grand déroulement. C’est aux Croisades que je remonte si je veux, trop isolé dans la dune de Ouaran, insérer mon action particulière dans un grand mouvement d’humanité. Vingt siècles d’histoire, — et toute une éternité préalable — pèsent sur nous. Si nous ne servons pas à l’exécution d’un plan prodigieux, que faisons-nous ici ?
J’ai souvent pensé, dans d’autres ruines, à ces ruines que sont nos âmes. Mais enfin, la diminution de nos croyances importe-t-elle réellement devant cette grande élection du peuple français ? Si loin que nous soyons de la foi, il est une marque divine en nos actions. Je le sens bien, moi qui n’ai jamais vécu que devant les portiques de nos temples. Qu’importe une vocation particulière devant l’élection de tout un peuple ? Si je ne marche pas dans les sentiers de la Grâce, je sais pourtant bien que j’agis dans un certain sens, que je continue une grande action chrétienne passée et que je participe à une grande action chrétienne présente. Je suis embarqué dans une voie dont je ne puis pas m’écarter. Nullement élu moi-même, je participe néanmoins à la grande élection du peuple français. Et c’est comme serait un jeune garçon enrôlé dans l’armée : il ne sait où le mène son chef, mais il marche sur la route avec confiance. Il « marche sa route » allègrement, car il sait ce qu’il a à faire, s’il ne sait pourquoi il le fait. Ainsi va l’histoire de France, ainsi vont, sur la grande route droite, les millions de Français qui font l’histoire de France. Qu’est la vocation devant l’élection ? Qu’est un salut particulier devant le salut éternel de la France ? Nous agissons de même. Supposons donc le problème résolu.