On dit que l’on aime mieux la France quand on revient de l’étranger, que rien ne sert l’amour de la patrie comme les lointains exils. Pourtant, je le sens bien, jamais je n’aimerai la France davantage qu’en ces jours où notre commandant des batteries à cheval nous emmenait manœuvrer vers Issy, Vanves, Asnières, Clamart, Châtillon — vieux forts, communes tragiques dont les seuls noms, si loin, si loin, nous font encore passer des frissons sacrés. Ces heures-là resteront toujours inégalées. Mais peut-être de loin, connaît-on mieux sa patrie, si l’on ne l’aime pas plus. Ce n’est pas de l’amour que nous gagnons, c’est de la connaissance. Ainsi Maurice Vincent, ce n’est pas l’amour qu’il apprend au tropique, c’est la connaissance du sol natal.

Allons-nous donc, pendant ces arrêts-là, où, jetant le bâton, nous mettons la main en visière au-dessus des yeux, et assurons notre regard — allons-nous donc nous épuiser en d’énervantes analyses ? Nous n’en avons pas le loisir. « Magnum opus facio, » disent quelques jeunes hommes qui m’attendent là-bas. Et comme celui qui, pierre à pierre, reconstruisait les murailles de Jérusalem : « Je ne peux pas descendre… et non possum descendere ».

Lorsque je la vis, cette case du cheickh Mohammed Fadel me sembla porter toutes les marques de la servitude : ennui, morne résignation, découragement. Une grande foi, mais une foi d’esclaves. « A quoi bon ? — dit l’Islam, Dieu fait tout et nous ne pesons rien dans sa main ». Presque toutes nos grandes connaissances, ils les ont eues, mais frappées de stérilité, dépouillées de leur vie. Et même cette grande idée de la Résurrection des Morts et du Jugement, elle est chez eux décolorée, écrasée par ce poids qui pèse sur le monde. Qu’avons-nous donc de plus que les Maures ?

La conscience de notre dignité et de notre indignité. (Nous sommes, au dedans de nous, aussi sûrs de l’une que de l’autre, mais tout s’accorde par la Chute et par la Rédemption.) La connaissance du prix que nous valons, et du vil prix que nous valons. (Nous le sentons de nous-mêmes, mais tout s’accorde encore par l’Incarnation.) Le sentiment de notre puissance, et celui de notre impuissance. (Nous savons très bien, par les lumières naturelles, que nous sommes libres, et nous sentons très bien aussi que nous ne sommes pas libres — accord qui se fait dans la Grâce.)

Ainsi sommes-nous riches, d’une richesse infinie. Toutes les forces qui sont en nous s’équilibrent, se balancent et finalement s’orientent dans le sens de l’action la plus pleine, la plus sereine. Tous les champs de notre âme sont des champs du bon Dieu, tous peuvent promettre une admirable récolte.

Le sentiment de notre liberté et celui de notre servitude : deux joies infinies. Toute notre action oscille entre ces deux pôles de béatitude. Mais comment agirons-nous donc, si nous sommes dans les fers ?

« Notre Père », disent les Français. Parce que Dieu, c’est le Père, c’est notre Père. C’est le Père qui nous aime, qui a confiance en nous, qui nous laisse les coudées franches, qui nous veut libres et joyeux. Ainsi toute notre force est-elle dans ce « Notre Père ».

Tel est le secret de ce que nous valons. (Comme s’éclaire bien ici l’affreuse hérésie janséniste — double hérésie, donc : dogmatique et nationale).

Mais comme d’ici, en effet, nous connaissons mieux notre France ! Je vois tomber les murs du vieux cheickh. C’est un grand souffle qui passe. Le voici qui accourt du fond des sables et qui transfigure le désert. Voici que maintenant nous y faisons figure de grands seigneurs. Nous savons qui nous sommes, ce que nous faisons. Si petits dans cette solitude, nous connaissons notre grandeur.

Et, en même temps, nous connaissons l’affreuse dégradation de la pensée moderne. Comment, quand je suis ivre de ma force, et que je contemple la faiblesse d’une race asservie, n’irai-je pas penser à nos philosophes et à nos savants ? Ceux-là, tandis que mon cœur, grisé d’espace, bénit les richesses que plusieurs générations de catholiques ont mises en moi, dans leurs cabinets et leurs bibliothèques, ils proclament un froid mécanisme d’où la vie, le mouvement, toute la réalité du monde, toute l’unité du monde sont vidées. Toute notre dignité, la grandeur morale qui a présidé à vingt siècles d’histoire n’existent plus, noyées dans l’immense médiocrité qui nous submerge. La vie intellectuelle appauvrie et languissante, la vie morale irrémédiablement abaissée, tel est l’aspect que présente d’ici cet autre désert, mais combien plus morne et désolé, qu’est la France des modernes.