Pauvre retraite de philosophes inoffensifs ! Je me devais d’y aller, ne fût-ce qu’en souvenir de mon ancien compagnon, le fils de Mohammed Roulam. Une petite heure de trot m’y eut vite conduit. J’entrai dans la cour que protège mal une longue muraille carrée. Au fond, en angle, la maison, très simple, construite, à la manière des Maures, toute en largeur. Par terre, il y avait un bassour démoli, des fragments de calebasse. La maison semblait abandonnée de la veille.

Jusqu’à ce que le soleil fût tombé, je restai là, perdu dans un songe intense. Mon guide était parti pour entraver nos montures dans un maigre champ d’herbes. Devant la demeure où tant de Fadelya avaient rêvé de leur dieu, je ressentais une sorte d’exaltation : elle faisait lever en moi des pensées nombreuses, mais toutes ordonnées les unes par rapport aux autres. J’avais soif de précision.

C’était une bonne fortune qui m’avait conduit à la demeure des hommes, après ces heures de langueur dans le mystère des sables. Nous sortions de l’Océan et nous prenions pied sur un rivage connu. Ce bienfait sensible, il ne fallait pas le perdre en imitant cet Alexandre Sévère qui, au IIe siècle, accueillait tous les dieux dans son laraire, depuis Orphée jusqu’à Jésus. Nous, plus prudents, nous n’accueillerons les visiteurs de notre route, que sous bénéfice d’inventaire…


« Allons-nous donc, me disais-je, comparer nos prières à leurs prières, mesurer nos pensées à leurs pensées, soupeser nos mérites, établir la balance ? Ce serait une vanité, et, plus, une indécence. Aussi ne cherchons-nous pas une discrimination morale, mais à nous éclairer un peu à leur lumière. Telle sera ici notre méthode. »


Chaque siècle a sa façon de voyager. Nous ne voyageons pas comme Jules César, ni comme les Croisés, ni comme les romantiques. Nous ne voyageons pas comme voyageait Chateaubriand ou Fromentin. Nous ne voyageons même plus comme voyageait M. Pierre Loti.

Nous vivons dans une sombre époque. Nous avons des soucis qu’ils n’avaient pas. Nous vivons dans une fièvre, avec des sursauts de doute et de haine et d’amour, dans le souci et dans la tribulation. Un beau tableau d’Afrique, par ses seules lignes et ses seules nuances, n’emploie plus suffisamment notre activité sentimentale.

Au travers, c’est à notre âme que nous songeons, à la parer, à l’ennoblir. Car nous avons le sentiment d’une effroyable responsabilité, la certitude pesante, traînée partout, rivée à nous, d’une accablante responsabilité. Nous tous, qui sommes nés avec le siècle, ayons le sentiment de notre importance. C’est en nous que sont remis tous les espoirs — et nous le savons. C’est de nous que dépend le salut de la France, donc celui du monde et de la civilisation. Tout se joue sur nos têtes. Nous savons bien que nous verrons de grandes choses, que de grandes choses se feront par nous — et que ce n’est pas le moment d’aller prendre un pinceau et une boîte à aquarelles. Nous ne sommes pas des amateurs, ni des touristes — sachant ce qu’on attend de nous. Nous ne sommes pas des gens spirituels, et nous contestons même leur esprit aux « spirituels », aux « fins causeurs », à tous les pantins peinturlurés de couleurs brillantes, et qui prétendent encore maintenir la « vraie tradition française ». Nous ne sommes pas des hommes de salon, ni de boudoir, ni de fumoir. Nous sommes de bons ouvriers — et nous, en particulier, nous sommes les ardents compagnons du tour d’Afrique.

Nous aussi, nous pourrions « faire de la littérature », si le cœur nous en disait. Mais nous avons dans la bouche un goût si amer, nous ressentons si fort la honte de l’infidélité, de l’abandon, de la défection à tout ce qui est français, que non, vraiment, le cœur ne nous dit pas. Notre méthode ne peut pas être leur méthode.