Non plus que dans les autres Ksours, nul essai, nulle trace de fortification. Pourtant, on respire ici un air plus militaire qu’à Chingueti, et la ville, perchée sur son roc sauvage, fait tout de même un peu figure de citadelle. Les gens de Ouadan — Idaou el Hadj el Kounta — accueillent tous les medjbours qui passent, et il n’en manque pas, car le Ksar est placé sur l’une des principales routes qui relient aujourd’hui la Mauritanie au Sud Marocain. Route militaire. Ksar militaire d’ailleurs tout déchiré de luttes intestines, à qui notre éloignement permet de s’épanouir librement. Des gens de toutes les tribus passent à Ouadan : Chorfas du Hodh, Aït Toussa du Maroc, Regueïbat. J’y vis un jour un jeune homme qui appartenait à cette sauvage tribu des Némadis, propriétaires de chiens, que je devais rencontrer plus tard dans la région de Tichitt.

Nous avons passé un jour à Ouadan, dans l’animation pittoresque de la palmeraie. Des chefs venaient nous raconter leurs vieilles querelles et chacun implorait notre appui contre son ennemi. Que de fièvres, que de passions resserrées dans ce coin perdu du désert ! Déjà, nous voyons plus de flamme aux yeux que dans la paisible et universitaire Chingueti. Quand nous sommes arrivés, les Ouadaniens ont tiré des coups de fusil en notre honneur. C’est la première fois que je recevais en Mauritanie un tel accueil. Ici, le geste naturel est de sauter sur son fusil, que ce soit pour la paix ou pour la guerre.

Mais poussons un peu plus loin. Ouadan est à la porte d’une immense cuvette, étirée vers le nord-est, et tapissée d’herbes chères aux chameaux. C’est là, près du puits de Bou Tellis, à 18 kilomètres du Ksar, que nous allons dresser nos tentes pour l’août… Longues journées, mais toujours avec ces mouvements de fièvre, ces désirs d’essor, de mouvements libres qui parent les solitudes africaines.

Souvent, pendant ce mois, j’allais au puits, dont nous étions à une demi-heure de marche. C’était toujours dans le feu ardent de midi. Trois ou quatre Maures tiraient de l’eau en poussant des cris rauques, et les bêtes, par trois ou quatre, venaient boire longuement l’eau qui tremblait dans les toiles des tentes. On entendait les appels des bergers qui rassemblaient leurs animaux. Je fermais les yeux, étourdi par le soleil, par la vie éparse, incertaine. Quand je les rouvrais, je frissonnais de plaisir devant ce tableau nomade, si simple et pur et primitif. Parfois, j’allais flatter de la voix un beau méhari que je connaissais. J’étais heureux. Il me semblait que je ramassais mes forces dans le soleil.

Ce sont les bonnes heures qui me sont restées de cette période. Aux autres moments, j’éprouvais une sorte de malaise qui venait de mille pensées confuses, de sentiments mystérieux qu’encourageait la solitude et que, avec l’instinct d’ordre des Aryens, j’aurais voulu préciser et cataloguer. Peut-être s’y joignait-il aussi l’amertume d’être arrivé au but de ma course, et de savoir que je ne pourrais plus que revenir sur mes pas. Dans les premiers jours du mois, je fus très occupé à recevoir l’impôt qui se paie dans l’Adrar, en chameaux. Mais dès que les tribus furent parties, ma première idée fut de m’avancer au bord de l’abîme, et d’aller voir ces sables de l’ouest où jamais je ne pourrais m’aventurer.

Un matin, je partis. Sur un tertre dénudé, à quelques centaines de mètres du camp, je vis quelques maisons en ruines. Ma journée commençait sur un chant de mort et d’abandon. Au bout de quelques instants, j’entrai dans les dunes de Ouaran. Mon guide me racontait des histoires, il m’exaspérait. Ces dunes sont si fières dans leur stérile ennui, que la parole humaine y rend un son analogue à celui que ferait, je pense, un pipeau de berger près de la basilique de Saint-Pierre. Nos chameaux enfonçaient dans le sol mouvant, aux lignes vagues et molles. L’horizon se noyait dans l’imperceptible couronne de sable que soulevait, en caressant la dune, le vent d’est. Tout à coup, je vis des têtes de palmiers. Nous franchîmes une, deux ondulations, et nous fûmes dans une très petite palmeraie, blottie entre les sables :

— El Hassen, me dit mon guide.

Surprise ! Un vieillard était là, gardien de ces palmiers perdus au fond des sables. Ce vieux captif, complètement sourd et très impotent, nous apporta des dattes exquises et de l’eau fraîche, mais salée. Je ne m’attardai pas ; je recherchais une émotion précise, celle d’un enfant qui, sur une barque légère, s’aventurerait au bord d’une mer dangereuse et défendue. Je remontai la pente sablonneuse et là, dans le vent brûlant, je m’arrêtai. J’avais devant moi un immense tableau d’Afrique. Vers le nord-est, mon guide me montra la passe de Touijnit. Elle mène aux derniers puits de la barrière de l’Adrar : Bir Ziri, Ghalaouya. Mais vers l’ouest, c’était l’immense déroulement du Sahara, le royaume inviolé du silence. L’imagination bondit de dune en dune. Elle part sur de rapides chameaux, elle vole pendant des jours et des jours et pendant des nuits sans fin, et toujours c’est pareil, et toujours c’est le même sable et le même ciel. La gorge est altérée ; on défaille de soif, on marche encore, le puits est là-bas, là-bas… de l’autre côté de l’Afrique.

Mon guide me tira de ma rêverie. Il me montrait vers le nord une ligne de rochers noirs :

— C’est là, me disait-il, que se trouve la case du cheickh Mohammed Fadel. Mais elle est aujourd’hui abandonnée, parce que les guerriers du Nord la visitaient trop souvent.