La vue du drapeau français qui flottait sur la plus haute case du poste, en l’honneur de la fête nationale, suffit à me reposer de la longue marche nocturne que j’avais dû fournir. Les tirailleurs dans leurs plus beaux habits, allaient et venaient devant la porte, naïvement décorée de papiers découpés. Cette touchante évocation de la patrie, à l’extrême limite des terres françaises, me parut infiniment douce. Tout de suite, malgré la simplicité du décor, je me trouvais rattaché à la civilisation, à la plus douce, à la plus humaine, à la plus harmonieuse de toutes. Certes, ce ne sera pas à Atar que je tiédirai et m’affaiblirai. Ici plus qu’ailleurs, je veux être tout entier à cette France qui est la France de Jeanne d’Arc, de Pascal et de Bossuet, qui est avant tout la France militaire et chrétienne. Singulière chose que cette liaison éternelle à laquelle je reviens obstinément ! On peut le dire sans paradoxe : nul n’est pleinement Français, s’il n’est avant tout catholique (sans que cette idée enlève rien à la grandeur de la « catholicité », de l’universalité). Ce qui est requis pour la qualité de Français, c’est la foi de saint Louis et de Jeanne d’Arc, sinon leur sainteté. Combien pensent comme moi et n’osent pas le dire, en ce jour qui commémore l’acte le plus bassement démagogique qu’ait conservé l’histoire !
Je retrouvai le capitaine B., le 18. Nous partîmes trois jours après pour Ouaddan, où nous arrivâmes le 1er août. Notre route nous avait contraints de passer à Chingueti qui est, avec Atar, l’un des deux grands Ksours de l’Adrar. Chingueti est la ville des savants et des prêtres. Ses maisons en pierres sèches, sans fenêtres, et surmontées de terrasses, s’échelonnent sur les dunes éclatantes qui dominent le lit sablonneux de l’Oued. Sur la rive adverse, s’élèvent les palmiers touffus au milieu desquels on a construit le poste français. Tout un matin, j’ai erré sous l’ombre légère de la palmeraie. De loin en loin, j’entendais les voix des enfants qui récitaient le Koran, assis en cercle autour de quelque maître d’école. Quelques oiseaux, dans les plus hautes palmes, chantaient. On se sentait alangui par je ne sais quelle nonchalance, le doux bruissement des oasis d’Afrique. J’étais avec B., un camarade du poste. Nous marchions l’un derrière l’autre entre des clôtures de paille, sans presque parler. Tous deux, nous goûtions cette détente que fait un doux tableau d’été. Nous étions au moment où l’on touche en soi la plus vieille humanité, la plus élémentaire et la plus inexprimable en même temps. Ce clair apaisement, ces voix enfantines qui psalmodiaient dans l’innocent matin, il n’en fallait pas plus pour faire lever en nous toute la tendresse humaine, cette douce affection universelle qui nous est interdite dans les lourdes heures de nos exils…
Les rues du Ksar sont chargées de dévotion. On y voit passer de grands vieillards amaigris par les jeûnes et dont les yeux ardents ne daignent même pas s’abaisser vers nous. Un moment, j’ai entendu un bourdonnement de prières : nous étions devant la mosquée. Elle est le centre, l’âme véritable de ce petit bourg que noient de toutes parts les sables les plus arides de la Mauritanie. Ainsi, dans le fond du désert, en pleine désolation, s’élève une ville de prières, une cité de Dieu battue de tous les vents, et qui, rejetée des jardins de la terre, est allée rejoindre le ciel.
Ce qui étonne, c’est la pesante tristesse des visages, je ne sais quelle barre d’ennui inscrite sur les fronts. Lorsqu’on a connu des moines ou que l’on a vu simplement les fresques de l’Angelico, l’affreux souci de ces autres hommes de Dieu apparaît mieux. Il vient de ce qu’ils adorent Dieu, mais ne lui demandent rien. Or, d’où vient le bonheur des chrétiens ? De demander, de demander beaucoup, et de recevoir davantage encore ; de demander tout et de recevoir plus encore que tout. Mais comment seraient-ils comblés, eux qui ne demandent rien et qui pensent que le Ciel est fermé à leurs prières ?
Ils meurent de n’avoir pas entendu la phrase adorable, d’où seule peut découler sur terre un peu de joie : Petite et accipietis, pulsate et aperietur vobis.
Et pourtant, à cause du grand oubli où nous sommes nous-mêmes, Chingueti est encore une station profitable. Sur ce petit îlot de vie spirituelle, nous pouvons pleurer sur nous-mêmes et battre nos poitrines. Nous ne valons même plus ces grands rêveurs qui adorent du moins le vrai Dieu, s’ils ne l’adorent pas en vérité. Eux, du moins, ils se sont évadés du cercle où nous nous consumons ; privés de la vision de Dieu, ils ne sont plus dans ces basses terres où nos forces s’épuisent sans gloire. Je les vois dans ces régions obscures, et pourtant célestes, où l’appel de Dieu est perçu, mais non compris, dans ces limites éthérées où le Tabernacle, éternellement clos, est pourtant entrevu, objet d’un désir infini et qui jamais ne s’assouvit.
CHAPITRE VI
OUADAN
Nous voici parvenus à l’une des bornes du désert. Au delà, les sables vierges, les immensités sans eau, la mort. Tout de suite, nous sommes jetés dans cette implacable solitude, plus imprenable assurément que les forteresses les mieux assises.
Nous nous arrêtons d’abord au Ksar. Il domine de sa masse épaisse la chaude palmeraie où courent des enfants nus, où, tout le jour, bourdonnent des chansons, des appels… Quand, ayant gravi la pente de roc en roc, nous nous apprêtons à entrer dans ses rues tortueuses et immondes, nous voyons à hauteur de nos pieds les têtes des palmiers agitées d’un perpétuel frisson et qui tremblent avec des bruits secs de lattes. Vers la gauche, le long de la pente, une grande coulée de ruines qui se teintent à certaines heures du rose le plus tendre.