Agoatim, 19 juin. — Ici, l’on suivrait assez volontiers ceux des maîtres de la vie spirituelle, qui nous assurent que rien n’est Dieu de ce qui est douceur, soupir d’amour, agrément du cœur. La vie dépouillée, immobilisée dans l’attente, dégagée de tout le sensible, même le sensible du cœur, voilà ce qui conviendrait ici. Ah ! comme j’aurais su utiliser cette terre, si j’y étais venu en chrétien !


Nous longeons la faible dépression du Tassarat qui coupe du sud-ouest au nord-est les dunes de l’Akchar. Le 22, à cinq heures du matin, je retrouve le capitaine B. Mais je n’ai pas le temps de jeter l’ancre. Nous repartons aussitôt pour la passe de Toujounin. Notre but est d’atteindre par petites étapes et en utilisant les pâturages de passage, la grande dépression de Ouadan qui se trouve à l’extrémité est des territoires reconnus, et où nos chameaux pourront se refaire pendant les mois chauds.

Le 23, à une heure, nous atteignons Toujounin. Nous sommes alors au pied d’une haute falaise, semblable à la falaise de l’Adrar qu’elle prolonge vers le nord, et qui n’est coupée que de quelques cols praticables. Six jours après, le capitaine B. partait en reconnaissance, et je me préparais moi-même à lever le camp, nos voraces chameaux ayant déjà tondu les maigres espaces verts du bas de la passe.

Le col de Toujounin est une coupure abrupte dont le fond est encombré de dunes à pic assez longues à franchir. Un étroit sentier sinue à travers les pans de rocs. Il est, du côté de la plaine, encombré d’éboulis que les chameaux du Tiris, inaccoutumés aux cailloux, traversent difficilement.

Le 30, du haut de la falaise verticale, je suivais des yeux ma petite colonne qui s’égrenait au bas de la pente et ce spectacle familier me reposait de l’immense horizon du Tiris, développé par delà les portants de ce décor fantastique et noyé dans la lumière de midi. Le jour même, j’arrivai au puits de Tengharada, d’où j’envoyai chercher le chef de la petite ville de Teurchane. Je lui faisais donner l’ordre d’amener avec lui un guide qui me pût conduire dans les pâturages de Jraïf. Le chef arriva vers le soir, accompagné d’une suite nombreuse. Après les salutations d’usage, je lui demandai de me présenter le guide qu’il me destinait. Il me montra un enfant d’une huitaine d’années, à moitié nu, ayant la mine éveillée, et qui ne semblait nullement effrayé de la responsabilité qui allait peser sur lui. Le vieux Maure m’affirma impudemment que cet enfant était le seul qui connût la route de Jraïf. Je lui dis aussitôt que je n’étais pas dupe de ce mensonge ; j’exigeai qu’il donnât au jeune guide un compagnon plus âgé, lequel aurait ainsi l’occasion de faire connaissance avec Jraïf. Le gamin me conduisit très heureusement jusqu’au terme du voyage. Son compagnon avait l’air d’ignorer réellement la route, et il écoutait de l’air le plus intéressé du monde, les explications que lui donnait le jeune guide. Je ne saurai jamais s’il jouait la comédie, pour ne pas démentir son chef, ou s’il était sincère. Le jeune guide était étonnant. Il courait à pied devant la colonne, sans manifester la moindre fatigue et tout plein, au contraire, de son importance. Lorsque nous arrivâmes à Jraïf, il me demanda de le garder avec moi et déclara qu’il ne voulait plus retourner dans son Ksar. Je lui accordai cette faveur, mais son père vint le rechercher quelques jours après, et le jeune aventureux quitta notre camp, non sans verser d’abondantes larmes.


Sur la route de Jraïf, j’ai rencontré le touabir Ahmed Ould er Rmaza. Il dépend du chef des Kounta de Ouadan, Sidi Ould Sidati. Mais il vit seul, avec sa femme, son âne et ses vingt-cinq moutons. Quand j’arrivai dans l’Oued caillouteux où il avait planté sa tente, son misérable bagage était chargé sur le petit âne et il s’apprêtait à décamper. Sa femme tenait un poupon dans ses bras. Avant de partir, il me conduisit obligeamment à Ouarouar, où se trouvent des oglats que je savais tout proches de mon campement. Il y avait là quelques Ouled Silla qui venaient de déplier leurs tentes. Je vis un vieillard qui grattait paisiblement la terre, entouré de jeunes enfants, pour tâcher de trouver un peu d’eau.


Les palmiers de Jraïf, ses buissons de tarefas odoriférants, ses dunes ombreuses m’accueillirent aimablement. Je comptais passer là quelques jours dans la tranquillité, mais le 12, le capitaine B. m’apprenait par courrier rapide que le spahi Abdoulaye Faye et deux partisans de son escorte avaient déserté, et il me donnait l’ordre de le rejoindre pour renforcer son effectif. Le capitaine ne se trouvait qu’à 28 kilomètres de Jraïf, dans la petite vallée boisée où sont les puits de Utid. Je m’y rendis aussitôt, mais à peine arrivé, je dus repartir pour Atar où j’avais quelques documents importants à consulter. Je laissai donc ma section à Utid, et dans la nuit du 13 au 14, je franchis avec une petite escorte, les 60 kilomètres qui me séparaient de la capitale de l’Adrar.