Au lieu que nous, nous sommes lancés dans le monde, dans le péché. Inquiets, nous rôdons en cercle, à travers les champs de la terre, le regard oblique, la bouche amère. Et parfois, dans cette course affreuse, nous nous arrêtons. La peur se glisse en nous : « Il n’est pas possible, nous dit une voix obscure, que la vie soit là, dans cette rancœur, dans ce désespoir qu’est le péché. Il n’est pas possible que la vraie route soit celle-ci, qui ne mène nulle part. Il n’est pas possible que les Saints ne prévalent pas contre nous et que la pureté ne prévale pas contre l’impureté. »
« Heureux, dit-elle encore, ceux qui sont immaculés dans la voie — dans la voie qui est droite et qui a un point de départ et un point d’arrivée, dans la voie qui est la plus courte, et non dans celle-ci, qui sinue à travers les jardins du monde et qui ramène éternellement au même point. »
— Pourtant, répond le voyageur, le péché est dans l’ordre du monde. Il est le fait de l’homme. Nous ne sommes pas des anges.
— Tu peux du moins, pauvre âme errante, reprend la voix, chercher une raison de progrès. Tu peux quitter cette route qui revient éternellement sur elle-même. Tu peux t’avancer sur cette route royale que je te montre. Le terme en est lointain ? Que t’importe ? Puisque chacun des pas que tu y fais est un nouveau rejaillissement de ton âme, une nouvelle conquête sur le ciel…
— Mais je suis homme…
— Aussi, toutes les morales humaines sont-elles impuissantes à te donner la paix. Comment, étant tout péché, sortiras-tu du péché par tes propres forces ? Comment même, dans ta nature finie, trouverais-tu une raison de progrès indéfini ? Prends le plus pur des païens. Suppose le stoïcien le plus admirable. Il arrive vite au terme de sa perfection. Arrivé à ce terme, il s’arrête, il se regarde, et il écrit, s’il lui plaît, les Pensées de Marc Aurèle ou l’Encheiridion d’Épictète. Prends maintenant le plus humble des Saints. La morale naturelle est peu pour lui, parce que ce qui est facile ne lui suffit pas. Ce qu’il veut, c’est de vivre de la vie des anges. Jusqu’à sa mort, il garde l’inquiétude de la perfection, ce mécontentement de soi-même qui n’est que le sentiment de sa réelle impuissance. A mesure qu’il s’affine dans sa vie morale, il voit se creuser davantage l’abîme qui le sépare de son Dieu. Plus il s’approche de la perfection, plus il la voit fuir devant lui. Aussi sa vie est-elle un rejaillissement perpétuel, un perpétuel mouvement, une glorieuse ascension, et comme une escalade du ciel qui ne laisse nul répit.
— Que ferai-je donc pour sortir de cette mortelle langueur où je suis, pour m’élever au-dessus des monotones campagnes de la terre ?
Et la voix dit :
— Rien par toi-même. Tes pieds sont rivés au sol. Ce n’est point toi qui te donneras des ailes. Mais voici venir Celui qui t’a promis la vie et qui, pour t’élever jusqu’à Lui, te donne à chaque jour sa chair en pâture. Écoute les paroles qui délient et qui, selon la promesse, rendront ton âme plus blanche que ne l’est la colombe. Dévore le Pain des Anges, pour n’être plus abandonné à toi-même. Prends cette main sanglante qui t’est tendue. Veille et prie… »
Alors le voyageur s’arrête. Il s’assied sur les ruines des cités. Une angoisse affreuse le saisit à la gorge, et il murmure dans sa solitude :