« Mon Dieu, puisque vous m’avez mené jusqu’ici pour me faire entrevoir votre visage, ne m’abandonnez plus. Manifestez-vous enfin, puisque vous seul pouvez le faire et que je ne suis rien. Comme vous avez montré à Thomas vos plaies sanglantes, envoyez-moi, mon Dieu, le signe adorable de votre présence… »
Après dix jours de repos à Douerat, le pâturage étant épuisé, nous prenions tous ensemble la route de l’Ouest. En quelques étapes, nous arrivions aux environs de Chingueti, où le capitaine se rendait, tandis que j’installais nos gens et nos animaux dans la petite palmeraie de Tenaghel. Le soir de ce même jour — le 6 octobre — je me rendais moi-même dans l’antique cité des Maures.
Je ne l’ai jamais revue sans plaisir. Mais ce soir-là, ayant réglé toutes mes affaires de service quelques jours auparavant, je pouvais m’y abandonner sans partage, aux rêveries spirituelles qu’elle verse sans compter au voyageur attentif. De la plus haute terrasse du poste, on domine l’immense « batha », le lit de sable fin où ne coule jamais d’eau. Sur la rive adverse, les murs nus du Ksar, les murs sans fenêtres, font une masse sombre qu’encadre de tous côtés la blancheur de la dune aride. De toutes ces grandes lignes horizontales, il n’est que la mosquée qui pointe, toute droite, vers le ciel, simple tour carrée, aux grands espaces de pierres. Devant ces demeures des savants de l’Islam, je retournais vite à mes méditations de Ouadan. Comment ne pas penser encore à l’effroyable malédiction qui pèse sur cette malheureuse race, vaincue, semble-t-il, par les magnifiques forces humaines qu’elle n’a pas su utiliser ?
Cette liberté, me disais-je, que nous tenons, au contraire des Maures, pour d’un si grand prix, cette liberté qui est à nous, et non à eux, que n’est-elle pas, pour que tant de miracles de Jésus, tant de sainteté n’aient pu l’enchaîner ? Quelle n’est pas sa grandeur, pour que Jésus soit toujours le signe de contradiction dont avait parlé le Précurseur : Signum, cui contradicetur ?
Car cela même a été prévu.
O Dieu, où donc est la lumière éclatante, où donc l’unique réalité ? Domine, tange oculos meos et secundum fidem meam fiat mihi et aperiantur oculi mei.
Parfois, la magnifique clarté venue de l’Orient m’aveugle. J’entends l’appel pressant du maître. Tout m’assure qu’il est de Dieu et non de l’homme, cet appel auquel vingt siècles de Rédemption ont répondu. Et puis, à d’autres moments, je me révolte. Faut-il donc que je croie que ce pain est votre chair, que ce vin est votre sang ? Voilà l’impossible exigence. Et je dis comme vos disciples mêmes, au lendemain de vos grands enseignements de Capharnaüm : Durus est hic sermo. — « Voilà de bien dures paroles, et qui peut les écouter ? »
Et pourtant, je vois là encore ce jeu de la liberté que vous avez voulu réserver. Il faut bien que la foi soit difficile, pour qu’elle soit mérite. Et encore : si la foi était facile, où serait son caractère surnaturel ? Et comment serait-elle la marque de l’élection ?
Il faut donc que « le monde soit divisé à son sujet », selon ce que disait saint Jean. Il faut donc que pas même devant le tombeau de Lazare entr’ouvert, l’homme ne soit forcé de se rendre. Il faut donc que jusqu’au bout, il reste libre de croire ou de ne pas croire, que jamais sa raison ne soit asservie. De sorte que dans cette institution de la liberté, dans ce système, le signe de contradiction est le signe même de vérité.