Une chose nous est demandée : le désir, l’humble désir du vrai. Il dépend de nous de l’avoir ou de ne pas l’avoir. Mais pour peu que nous l’ayons, nous sommes bien assurés d’avoir au delà même de ce que nous désirons et de recevoir l’infinie miséricorde, en échange de la plus petite bonne volonté.

« Veux-tu être guéri ? », demande Jésus à l’homme qui était malade depuis trente-huit ans. — « Oui, Seigneur, répond-il, mais je n’ai personne qui, lorsque l’eau s’agite, me jette à la piscine. » — Que fais-tu, infortuné, près de la fontaine de Bethsaïda ? Cet humble aveu, cette faiblesse te suffisent. Déjà la parole qui sauve et qui guérit est prononcée : « Lève-toi et marche. »

O mon Dieu, daignez voir ma misère et ma confiance. Ayez pitié de l’homme qui est malade depuis trente ans !


Le 7 octobre, à quatre heures du soir, nous quittions Chingueti, le capitaine B. et moi, accompagnés de nos domestiques. Au campement de Tenaghel, tout était prêt pour le départ. Nous prîmes simplement la tête de la colonne et continuâmes la route à travers le lit sablonneux de l’Oued Chingueti. A huit heures, nous arrivions à Mraïfeg : c’est le nom de quelques trous d’eau qui ont été creusés dans le sable de l’Oued. Le lendemain soir, le capitaine B. prenait la route d’Atar. Je partais moi-même pour la région de l’Amaga où de beaux pâturages nous avaient été signalés. Au départ de Mraïfeg, je marchai vers l’Est, tandis que le capitaine, suivi de son escorte, obliquait franchement vers le nord. Je suivis des yeux son burnous blanc et les gandourahs bleues de ses hommes. La petite troupe s’avançait vers une ligne de rochers noirs qui barraient l’horizon. Elle était déjà très loin, quand je rejoignis au trot la queue de ma colonne qui progressait péniblement parmi les cailloux. A dix heures du soir, je m’arrêtai au pied de la montagne de Zarga qui, sous la pleine clarté de la lune, dressait sa masse noire au milieu des dunes arides. On m’avait promis que je trouverais là de l’eau et du pâturage. Malgré la nuit je vis bien qu’il n’y avait pas l’ombre d’une herbe dans ces dunes désolées, et, de plus, nous trouvâmes tous les puits à sec. Nous partîmes de bonne heure le lendemain. Après cinq heures de marche en pleine désolation, nous parvînmes à l’Oued Tifrirt, où nos yeux se reposèrent enfin sur une verdure abondante. La journée qui suivit, nous la passâmes dans cette oasis, et comme de nombreuses tentes d’Ouled Selmoun et de Torch s’y trouvaient rassemblées, j’occupai mon temps à causer avec les chefs et à prendre les nouvelles du pays. Le soir, à cinq heures, nous levions le camp. Nous rencontrâmes sur la route un convoi de dix chameaux chargés de barres de sel provenant d’Idjil. Un vieillard, deux hommes et un enfant l’accompagnaient. Ils allaient vendre ce sel à Nioro, en plein Soudan, à mille kilomètres d’ici. Ils ne font guère plus de trois kilomètres par heure, mais ils marchent du lever du soleil au coucher…


Tristesse du voyageur. Ainsi s’en va le voyageur à travers le monde des apparences. Jadis, il se plaisait à suivre des yeux la lente descente des vapeurs sous le soleil, ou la fuite des cirrus roses, dans le ciel. Mais maintenant ce plaisir même l’accable. Que lui sont ces beaux prestiges du monde, alors que son cœur malade appelle avec ferveur ce qui ne peut se voir ? La confusion des campagnes de la terre, elle n’est plus que l’image de son propre désordre.

Il voit, à chaque cercle de l’horizon franchi, des configurations, tous les contours du monde sensible, avec des lignes nettes en bordure. Et puis, des teintes, douces ou violentes, sur ce visage. Mais c’est la voix immatérielle, la voix qui clame dans le désert qu’il appelle en sanglotant.

Et reprenant son bâton, il part de nouveau vers l’horizon scellé, en maudissant le jour.