27 Janvier. — La colonne s’est éloignée. Elle regagne Tijikja. Après deux jours de brouhaha, me voici de nouveau dans le sommeil de mon désert.
Je me suis promené longuement dans la lande décharnée du Baten.
Je ne sais pourquoi, je pensais encore à Capharnaüm, le petit bourg incertain qui sommeillait jadis en Galilée, et qui, un jour, reçut Dieu…
CHAPITRE X
TAGANT. — ADRAR, ROUTE DE L’EST
Avant de nous mettre en route pour aller reprendre, à l’extrémité nord de l’Adrar, nos postes avancés du désert, arrêtons-nous un moment, jetons un coup de sonde, et voyons ce que deux années déjà d’errances ininterrompues dans la misère et dans la joie, ont mis en nous. Après une période d’activité intense, comme l’avait été la colonne de Tichitt, ce travail n’est pas inutile, si toutefois nous savons y mettre une entière simplicité, et si notre regard est ferme et sans faiblesse. Voici donc, en désordre, quelques-unes de nos pensées d’alors :
1o Le Père céleste : « Comme je l’aimerai, quand je serai catholique. » La Sainte Vierge : « Comme je serai bien humblement à ses pieds, quand je serai catholique. » Et encore « Comme j’aimerai quand je croirai. » Mais je ne doutais pas, comme je l’ai dit, que la foi ne me fût donnée un jour. Et en effet, me disais-je, la foi n’est-elle pas promise à qui vient s’agenouiller aux pieds des autels, à qui demande, dans la confiance et dans la paix, la Parole qui délie les péchés, et le Pain qui vivifie ?…
Cette assurance dans laquelle j’ai vécu si longtemps, avant de recevoir les Sacrements, cette grande espérance qui m’était donnée alors que je la méritais si peu, je sais maintenant à quoi je la devais, et j’y pensais même dès alors, dans les éclairs qui venaient traverser ma nuit ; elle me venait de l’eau du Baptême que j’avais eu le bonheur de recevoir, étant l’enfant emmailloté de langes, étant l’enfant qui ne sait pas. O miracle ! O preuve adorable ! Ainsi donc, en ce jour inconnu et béni, j’étais entré comme malgré moi dans le monde de la Grâce, j’avais été, bon gré mal gré, embarqué dans la vie surnaturelle… Ainsi donc, je pouvais avoir vécu pendant des années dans l’ignorance et dans le péché, je pouvais approcher de la trentaine sans avoir entendu une seule messe et en ignorant même le « Notre Père », sans qu’une douce Présence ne cessât pourtant de me protéger, sans que le Don qui m’avait été fait fût perdu, sans que l’Eau baptismale ne m’épargnât les angoisses et les incertitudes du Démon ! Je pouvais avoir vécu toute une vie d’homme sans la Grâce, je n’en étais pas moins l’enfant sur le front duquel un prêtre avait inscrit le Signe Rédempteur, l’innocent à qui les substances de l’Eau et de l’Huile et du Sel, avaient à tout jamais imprimé la marque authentique de la préférence. — Et maintenant, à travers mes trente ans de déréliction, la Grâce baptismale rejaillissait, et je me savais l’enfant chéri, celui à qui tout a réellement été donné.
2o « Je ne sais rien, mais je n’ai pas peur. Pourtant, c’est un grand inconnu qui m’appelle, et je ne sais pas, au fond, où me mènera cette aventure. — Peu importe, j’ai bon espoir. »
« Je regretterai peut-être, mais je regretterai encore bien plus si je m’arrête en route. »