Le 21, à quatre heures du soir. J’accompagne à sa dernière demeure mon compagnon d’armes, Sid Ahmed Oued Dehlil. Son corps si maigre est enroulé dans une blanche gandourah qui colle, rouge de sang, à ses côtés. La tombe est creusée dans une crique pierreuse que domine la haute masse du Seun. Quelques partisans m’accompagnent. Ils sont altérés, ruisselants de sueur. Nos chameaux sont loin d’ici et, depuis le matin, nous n’avons pas une goutte d’eau. Tous se taisent, mais d’épuisement, non de douleur. Deux hommes déposent Sid Ahmed dans le trou. Puis ils jettent de la terre, le recouvrent d’un petit monticule de pierres…

Il faut partir, remonter le Seun, rejoindre nos animaux. Avant de quitter l’humble tombe, les partisans disent adieu à leur ami, chacun l’un après l’autre, et j’entends la même phrase, faiblement prononcée, mais qui sonne clair dans cette plaine de mort : « Ouaddâtek el Moulâna, Sidi… Que notre Seigneur t’accompagne, Sidi… Ouaddâtek el Moulâna, Sidi… »

Et moi, le dernier : « Ouaddâtek el Moulâna, Sidi… »


Il me semble que Joseph de Maistre nous fait faire un grand pas, quand il prouve que le paganisme ne contenait que des vérités, mais des vérités corrompues. Car si l’on suit cette démonstration un peu loin, on reconnaîtra que l’homme n’a pas une seule idée qui ne corresponde à quelque réalité et qu’ainsi Dieu est prouvé par la seule idée que l’on a de Lui. Mais J. de Maistre nous touche davantage, quand il reconnaît dans le dogme païen des sacrifices, la grande idée du salut par le sang. Ce que nous admirons dans la Rédemption, c’est le couronnement infiniment surnaturel de cette idée naturelle, insérée depuis la création du monde dans les fibres mêmes de l’humanité. Or, aujourd’hui même, un champ de bataille n’est-il pas l’image temporelle de la miraculeuse grandeur du sacrifice ? Si nous croyons à la vertu du sang répandu au Calvaire, comment ne croirions-nous pas, d’une manière analogique, à la vertu du sang répandu pour la patrie ? La vertu de ce sang-là est aussi certaine dans l’ordre naturel, que la vertu de l’autre, dans l’ordre surnaturel. Oui, nous savons que le sang des hosties offertes à la patrie, nous purifie. Nous savons qu’il purifie la France, que toute vertu vient de lui, que sa vertu est infinie — que toute patrie ne vit que de sa vertu.

Sine sanguine non fit remissio. Mais il n’est pas besoin du témoignage de la Bible. Nous savons bien, nous autres, que notre mission sur la terre est de racheter la France par le sang.


Ganeb, 25 Janvier. — J’ai passé une partie de ma journée dans la tente de Bakhiallah. Le terrible Chorfa s’est beaucoup adouci, et nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. Lorsque je suis rentré à Ganeb, il m’a fait, à mon grand étonnement, très bon accueil et, depuis ce jour, il m’accable de ses visites. Voilà ce que peut faire l’auréole de la victoire !…

Cet après-midi, le cheickh m’a montré sa « bibliothèque ». Elle est contenue dans deux grands sacs en peaux de bouc. Quelques-uns des manuscrits m’ont paru intéressants. Ce sont des commentaires tidjanites du Koran, ornés de logogriphes, de « hadits » disposés en losange. Bakhiallah, en feuilletant ces pages, sourit béatement et il ne peut se retenir de me lire les mystérieuses paroles. Sa voix tremble, ses mains frôlent avec respect le vélin. Bakhiallah m’oublie — et je sais bien qu’il n’est plus ici.