Le 18, à deux heures du soir, nous partons dans la direction de Ganeb, où j’ai reçu l’ordre d’amener le campement. J’arrive en ce point le lendemain matin. J’installe le campement des Chorfa et le mien sur le haut des dernières dunes de l’Aouker, à trois kilomètres des puits, à proximité d’un petit pâturage d’arbres, où nos chameaux et les moutons de la tribu pourront subsister quelques jours.
La patrouille envoyée à l’arrivée pour reconnaître la palmeraie et ses abords, ramène un Nemadi qui s’était enfui devant elle. Cet homme avait un compagnon que mes gens n’ont pu atteindre. Il venait de cacher son fusil près du puits. La patrouille signale en ce point un rassemblement de moutons. J’envoie aussitôt quelques Maures qui ramènent les moutons, avec une douzaine de chameaux et quatre guerriers Reïan, dont la tribu vient d’être razziée par le brigadier algérien Eddin, en reconnaissance dans l’Adafer. Je garde tout ce monde avec moi.
Le 20, au matin, je fais faire l’abreuvoir de nos chameaux qui n’ont pas bu depuis huit jours. Le Nemadi poursuivi hier revient de son plein gré à mon camp. Il se présente avec un attelage de six chiens magnifiques. J’avais souvent entendu parler des chiens Nemadis, mais je n’en avais jamais vu. Ils constituent la seule richesse de cette étrange tribu qui ne vit que de la chasse, et ne ressemble en aucune façon aux autres Maures. Ces Nemadis ont la réputation de gens sans religion, mais qui peuvent rendre de grands services, grâce à leur connaissance du pays, à leur agilité prodigieuse à la course et à leurs qualités cynégétiques. Il faut, pour cela, les mettre en confiance et leur laisser leur liberté, à quoi ils tiennent par-dessus tout.
Les partisans occupés à l’abreuvoir, rapportent un renseignement intéressant. Ils ont vu des Reïan qui leur ont signalé le passage, à proximité de Ganeb, d’une troupe de Ouled Gheïlan avec qui le brigadier Eddin a échangé des coups de fusil dans la matinée du 15.
Je décide aussitôt de les poursuivre. Les chameaux sont rappelés de l’abreuvoir et nous partons au déclin du soleil. Le Nemadi, Mohammed Oued M’Haïmed, me sert de guide et court devant nos chameaux, pour suivre les traces du razzi, d’ailleurs très difficiles à retrouver dans les pierres noires du rag.
Le 20 au soir, à la veille de nous battre. Nous nous sommes arrêtés à neuf heures, les traces devenant impossibles à suivre à cause de l’obscurité. Tout le monde se couche en silence. Zémori et moi, nous dînons d’une boîte de viande conservée, car j’ai, naturellement, défendu d’allumer le moindre feu. La sentinelle rôde autour des dormeurs appesantis par la fatigue. Je m’étends sous les étoiles. Cette nuit est la plus belle de toutes. Je ne ressens qu’un bien-être étrange, je suis dans l’océan de la béatitude éternelle, tout près de Dieu, qui a déjà inscrit des noms sur le Livre.
Quels sont ceux qui sauront demain l’éblouissante vérité ? Lesquels, parmi ceux-ci, iront apprendre la grande nouvelle ?
Il me semble que ma joie est noble, que mes yeux, comme à la veille de mourir, voient plus clair. N’est-il pas doux d’être de ceux qui défendent la vertu et les autels ? de ceux qui attendent les miracles, aiment la mort, tout ce qui dépasse l’horizon borné de la vie ?
J’ai déjà connu des veilles de bataille. Aujourd’hui, pour la première fois, je me prends à murmurer : « Que votre volonté soit faite, Seigneur, et non la mienne… »