Le 15, vers huit heures, nous sommes au Nord du Zahar-Tichitt dont nous laissons les rocs sur notre droite. Le terrain est couvert de dunes fatigantes pour les chameaux. Vers trois heures, le capitaine A. reçoit un courrier. Il en prend connaissance, arrête la petite colonne, fait mettre les hommes en cercle autour de lui, et, dans un silence solennel, il fait connaître les nouvelles qu’il vient de recevoir. Le capitaine B., les lieutenants B. et M., sont arrivés à Tichitt le 13 janvier, à huit heures du matin. Le drapeau vert flottait sur la mosquée. Il y eut un engagement heureux pour nos armes. L’ancien sultan de l’Adrar, Sid Ahmed Oued Aïda, a été blessé et fait prisonnier. Les principaux chefs des dissidents ont été tués. A la suite de l’engagement, nous sommes entrés dans le Ksar. Le drapeau vert a été enlevé et remplacé par le drapeau français. Les dissidents se sont enfuis vers l’Est, dans la direction d’Angi. B. est sur leurs traces avec son peloton méhariste…
Le capitaine A. a terminé son récit. Il remarque la mine abattue de ses tirailleurs sénégalais, navrés de n’avoir pas été au combat. Il leur dit alors que tout n’est pas terminé, qu’ils auront encore l’occasion de se battre et qu’ils ne doivent pour l’instant que se réjouir du succès de leurs camarades. Là-dessus, la colonne se reforme et reprend la route de Tichitt, que nous atteindrons vers le soir.
L’émotion d’une belle heure française a rompu la monotonie de la route. Nous courons plus joyeusement vers la ville où, depuis le matin, flottent les trois couleurs. Ce soir-là nous semble un de ces soirs d’apothéose en qui se ramasse tout le passé, qui efface par sa plénitude tant d’heures médiocres, tant d’heures dégradées. La beauté du décor nous aide encore. De longs arpèges sahariens nous bercent de gloire. L’air est profond. L’on sent toute la force jeune du soleil. Autour de soi, tout est magnifique. Ce n’est pas une terre en guenilles. C’est un jeune seigneur qui ne fait rien et qui s’ennuie. Tout l’enivrant parfum de la vie se ramasse en nous : la jeunesse, la gloire, l’amour du nom français, la fierté…
Tout à coup, j’arrête mon chameau. Me voici sur le haut d’une dune, et, à mes pieds, une plaine s’étale. Une longue traînée verte y sinue : c’est la palmeraie de Tichitt. Non loin, le Ksar paraît, fièrement posé sur son assise de rocs. Derrière moi, le soleil lance ses dernières flammes dans le silence magnifique du ciel. Et j’aperçois sur l’unique tour de la ville, la tour de la mosquée, un point qui tremble, un petit point où mon regard s’accroche intensément. Le cœur brûlant d’amour, de respect, je salue cette petite chose, toute seule dans le soir, et qui a poussé là, comme une fleur céleste dans l’exil.
Deux jours plus tard, je suis envoyé en reconnaissance avec une vingtaine de partisans maures. J’emmène avec moi le maréchal des logis Zémori ben Sliman et un guide, Ideïboussat. Dès que nous avons dépassé la palmeraie de Tichitt, nous entrons dans les dunes de l’Aouker. Cette immense mer de sables s’étend sur des lieues et des lieues. Les pâturages y sont assez beaux, mais il n’y a pas de points d’eau. Aussi les Maures ne s’aventurent-ils qu’avec prudence dans ces sables de la soif, où plus d’un voyageur imprudent est tombé. Nous nous arrêtons vers le soir. Nous sommes sur les traces du campement de Chorfa que j’ai mission d’arrêter.
Le lendemain matin, départ. Je rencontre un Reïan dissident. Il est porteur d’une lettre à destination de Tichitt. Il me dit que le campement des Chorfa, d’où il vient, était depuis trois mois dans l’Habara, région de l’Aouker située au sud-est de Tichitt. Le 13, ces Maures passaient à hauteur de Tichitt, entendaient les coups de fusil, et s’enfonçaient aussitôt dans le sud-ouest. La lettre arabe que porte le Reïan est de la femme du chef, Fatma Mint Aïllal, à son beau-frère Cherifou, marabout influent de Tichitt. J’emmène avec moi le Reïan.
Le 17, départ à six heures du matin. A quatre heures, nous atteignons le campement des Chorfa, en fuite depuis une huitaine de jours. Il comprend trois membres de la pieuse famille des Ahel Cherref, trois Reïan dissidents, sept femmes Chorfa, quinze femmes Reïan, de nombreux enfants, deux petites captives récemment reçues par le chef, un beau troupeau de moutons et une vingtaine de chameaux.
Les Ahel Cherref donnent une impression que l’on éprouve rarement dans les pays maures : celle du vrai fanatisme. Le « naïb » ou chef, Bakhiallah, est un illuminé, indifférent à tout, plongé toute la journée dans la lecture des livres sacrés.
Je le fais venir devant ma tente, pour tâcher d’obtenir de lui les renseignements que j’ai mission de recueillir. Il arrive, fièrement drapé dans sa gandourah blanche ; il fixe sur moi un regard dur, s’assied en murmurant les prières qui ne cesseront d’agiter ses lèvres pendant tout l’entretien. Au bout d’une demi-heure, il se met à égrener le chapelet qu’il tient entre ses doigts. Je me fâche. Sans mot dire, il s’arrête, levant sur moi ses grands yeux noirs qui brillent comme des charbons. Cet homme intraitable ne veut rien me dire d’intéressant. Après l’avoir congédié, je dépêche Sidia dans le campement. Je pense que grâce à sa piété, à sa race illustre, il y recevra bon accueil. Je le charge d’aller causer avec la femme du chef, Fatma Mint Aïllal. Cette femme a une grande influence parmi les Maures. Elle passe pour avoir la « baraka », ainsi d’ailleurs que mon Bakhiallah. Tous deux sont grandement vénérés, même par nos partisans. Cette circonstance rend toute enquête fort difficile. Pourtant, grâce à Sidia, j’ai pu obtenir des renseignements précieux. Les gens du campement m’ont apporté sans difficulté, les jattes de lait et les tentes que je leur avais demandées. Mais on sent qu’ils subissent la force, sans l’accepter.