Je n’ai pas traversé de « crise » en Mauritanie. Nul drame intérieur. Nul déchirement. Nulle anxiété. Une attente calme, appuyée sur la certitude que les Sacrements sauraient bien me donner plus tard la foi qui me faisait défaut. Parfois, je maudissais les désordres de ma vie, mais je me disais aussitôt : « Cela aussi sera guéri. » Je rougissais de ma faiblesse dans la vie, mais aussitôt je me disais : « Je serai fortifié. » Je tremblais d’être si abandonné dans la vie, mais aussitôt je me disais : « Une main se tendra vers moi, un jour. » Et mon cœur battait à se rompre, quand je pensais à ce que pourrait être ce jour-là.

Nulle impatience de la vérité. « Si Dieu existe, me disais-je, il ne manquera pas de me le faire connaître, il prendra ma bonne foi en considération, et pourvoira au reste. » Et, en effet, celui qui ne s’est jamais posé la question ne peut être sauvé. Mais celui qui s’est demandé une seule fois où était la vérité, est sûr qu’il la possédera un jour. La négation bête et brutale ne mène à rien. Mais dès que la question est posée, elle est déjà à peu près résolue.

Je ne voyais de beauté que dans le christianisme, je ne pouvais pas penser que la beauté fût ailleurs que n’est la vérité. Ce qui nous touche dans le monde antique, c’est son attente du « Dieu inconnu ». C’est Cicéron invoquant à l’heure de sa mort la cause des causes, causa causarum. C’est Platon décrivant le juste qui viendra : « Fouetté, torturé, mis aux fers, on lui brûlera les yeux ; enfin, après lui avoir fait souffrir tous les maux, on le mettra en croix… » Et parlant encore de la pureté de l’âme et du corps, c’est Sénèque disant : « Notre Dieu et Notre Père ». Et : « Que la volonté de Dieu soit faite. » C’est Virgile annonçant le siècle qui va venir : Adspice, venturo laetantur ut omnia saeclo. C’est Properce parlant le premier dans le monde latin de la pitié. Ce qui nous touche dans l’Islam, c’est la part de vérité éternelle qu’il maintient. C’est la part qui lui est revenue du grand héritage judaïque. Et c’est qu’il est, comme le dit Nicole, une « secte chrétienne » — vue profonde dont on est bien assuré, lorsque l’on vient de lire le Koran dans les terres mêmes des Musulmans. Ainsi, tout nous presse, tout nous donne de l’espoir, de l’assurance. De tous côtés nous sommes fortifiés. Mille reconnaissances lointaines nous mettent en sécurité, et nous permettent d’attendre dans l’amour, la conjonction fatale de toute la beauté avec toute la vérité.


Sur la route de Tichitt, 10 Janvier. — Rien ne prépare mieux à l’héroïsme que la confusion ordonnée d’une colonne. On prend vite goût à manier l’outil humain — l’on se dit vite que rien n’est interdit au soldat. Quand on va, de l’extrême arrière-garde à la pointe de l’avant-garde, et que l’on dépasse successivement le long convoi, l’infanterie qui s’égrène en deux minces colonnes, l’état-major du commandant de la colonne, les pelotons de méharistes montés sur leurs lourds chameaux, on aperçoit ce qu’est l’unité dans la dispersion. Chacun se sent à sa place, bien adapté à l’effort qui lui est demandé, il bénéficie d’une vertu supérieure à chaque individu et que chaque individu contribue pourtant à faire naître. Le capitaine B., les lieutenants B. et M., avec leurs unités méharistes, sont partis ce matin pour Tichitt en reconnaissance d’avant-garde. Nous avons marché pendant onze heures dans une plaine noire, où ne poussent que quelques maigres épineux.

Le 11, nouvelle marche de onze heures. Nous continuons à suivre le rag monotone de la veille. A 4 heures du soir, nous arrivons aux puits de Oumoula Ouitgat. La colonne s’organise lentement, prenant le dispositif de bivouac ; des sous-officiers courant en tous sens ; sous une tente, une voix brève dictant des ordres ; un groupe d’officiers causant debout… il n’en faut pas plus pour avoir une image de la guerre et se sentir véritablement « en campagne ». Aussitôt mille folies, les plus belles du monde, renaissent en nous. On voudrait jouer sa vie sur un coup de sabre, se mesurer avec la destinée et connaître ces heures où l’on vit familièrement avec la mort.


Le lendemain, à Ganeb. — Dans l’étincellement de midi, nous avons eu une vision magnifique. Le rag que nous suivions depuis deux jours se transforme en dunes, d’où l’on domine vers le sud l’immense océan rose de l’Aouker. A gauche, on voit la barrière rocheuse du Seun, orientée de l’est à l’ouest, et à ses pieds, le Baten, la plaine étroite qui sépare la muraille abrupte des dunes. Nous descendons la batha Touga, puis la pente sablonneuse entre jusque dans le Baten que nous dominions tout à l’heure. Ganeb est une petite oasis située dans une Sebkhra circulaire. Le désert la ceint étroitement, le désert des sables au sud, le désert des rocs au nord. Les puits sont légèrement salés. La journée est consacrée à l’abreuvoir des chameaux et au remplissage des peaux de bouc qui contiendront l’eau de la colonne jusqu’à Tichitt.

Le 13, nous recevons l’ordre de franchir le Seun et de flanquer sur le rebord du plateau, le gros de la colonne qui longera le Baten. Nous nous dirigeons vers le défilé de Foum Hajar, tout proche de Ganeb, qui nous permettra d’atteindre l’Adafer. Ce défilé semble taillé à coups de hache dans le sein de la montagne. On monte à pic à travers des éboulis de rocs, en suivant de sombres précipices, qui mettent une note romantique dans la terre classique des larges horizons. A cinq heures du soir, nous sommes à hauteur d’El Boyyeur. C’est là que se termine le Seun. La barrière s’affaisse insensiblement, se perd dans les sables de l’Aouker. De loin, on aperçoit le Zahar Tichitt, et plus près, sur notre droite, la montagne isolée de Zik.