Je m’arrêtai, la gorge serrée. J’avais les yeux pleins de larmes. Car l’adorable histoire était-elle la mienne ? Avais-je donc le droit de m’en emparer, de constater Jésus-Christ, sans y croire ?
— Sidia, continuai-je, tu sais maintenant quel est le maître des Nazaréens. Apprends donc que pour le service de ce Maître, nous donnerions volontiers notre vie ; que toute notre force, que tu admires, nous vient de Lui, et que nous ne cessons de recourir à Lui, comme à notre Père bien-aimé…
J’étais alors dans le plus étrange état d’esprit. Car je ne croyais pas que Jésus-Christ fût le fils de Dieu, et je ne savais pas prier. Et pourtant, je parlais du fond de ma conscience, et il ne me semble pas que j’aie manqué de franchise.
Que de larmes délicieuses je devais verser plus tard, au souvenir de ces heures troubles qui précèdent l’arrivée de la Grâce !
A ce moment, je savais bien que je mentais, mais je savais aussi que j’eusse menti bien davantage, si je n’avais pas confessé la vérité de mon Dieu.
Le 25 décembre, à la Noël, après dix jours de route et dix jours d’attente au poste de Tijikja, je rejoignis le capitaine A., sous les ordres duquel j’avais été placé. Il était campé dans la paisible vallée d’Edderoum, et il attendait dans cette oasis de verdure, l’ordre de rejoindre la colonne qui était en formation dans les environs du poste de Tijikja. Ce fut une courte période d’un calme délicieux, où nos esprits se recueillaient, dans l’espoir des batailles prochaines. Car nous espérions bien que la prise de Tichitt, qui était le but de la colonne, n’irait pas sans coup férir et que nous aurions l’occasion d’y montrer nos vertus.
Pour moi, je passais de longues heures à chasser la pintade et la perdrix qui abondaient dans ce coin privilégié du Tagant, et ce m’était une occasion pour ressasser les pensées qui m’étaient familières. Ma vie misérable, que je n’arrivais pas à ordonner, me faisait horreur — et d’autant plus que je pensais me battre bientôt. Il me semblait qu’une bataille mêlée de prières devait être la plus haute émotion humaine, et le point de jonction où nous pouvons atteindre l’infini. Au lieu qu’une bataille que ne domine pas le nom d’un Dieu, ne peut être qu’une exaltation incomplète, celle d’une partie seulement de notre beauté intérieure. La passion guerrière nous enrichit, mais aussi elle réveille en nous d’autres instincts, elle nous rend insatiables, nous fait désirer de nouvelles richesses spirituelles. Dès que l’on fait un pas hors de la médiocrité, l’on est sauvé, l’on est assuré de ne plus s’arrêter dans la voie du perfectionnement intérieur, où l’on s’est imprudemment engagé. Celui qui est assoiffé d’héroïsme devient vite assoiffé de divin. Il est embarqué dans l’absolu, qu’il soit terrestre ou qu’il soit céleste, et il ne peut plus que se soumettre humblement à tout ce qui est impérissable dans le monde. Je sentais confusément la beauté d’une prière, lorsqu’elle précède une victoire et la beauté d’une victoire, lorsqu’elle suit une prière. Mystérieuses correspondances que, seule, la logique du cœur peut expliquer. On n’empêchera pas que l’hymne ambrosien n’appartienne aux soldats.
Pénétré de ces pensées, je ne pouvais qu’appeler à mon aide le Dieu des armées et le supplier de se manifester à moi.
Une fois que je m’étais aventuré assez loin, je connus une de ces minutes qui restent ineffaçables dans la vie. Dans la chaleur bruissante de midi, je cherchais un peu d’ombre. J’avais erré longtemps dans les rochers qui dominent la vallée. Enfin, dans le lit à jamais desséché de l’Oued, un arbre assez épais m’invita au repos. Autour de moi, tout était si mélodieux, si assoupi, qu’il me semblait être en cette terre comme en un berceau. Lorsque je fus sous l’arbre, je tombai à genoux. C’était la première fois de ma vie — mais le geste, si nouveau pour moi, m’avait été commandé de très loin et toute résistance eût été impossible. Dans mon frêle abri, je me sentais infiniment bien pour adorer la puissance qui me courbait et lui exposer avec franchise les besoins de mon cœur. En même temps, je savais de toute certitude que ces besoins seraient satisfaits, que ces désirs seraient exaucés, et au delà. J’étais bien sûr que je serais un jour catholique et je ne ressentais qu’une impatience sans nervosité, du bonheur qui m’était promis.