O mon Dieu, je n’aurai plus peur de Votre lumière, maintenant que j’ai vu cette lumière, et je n’aurai plus peur de moi-même, puisque je sais que Vous êtes en moi-même. Je ne Vous connaissais pas, parce que je voulais Vous prouver et maintenant je Vous connais parce que je ne peux plus Vous prouver. Et pendant que je ne Vous connaissais pas, Vous étiez en moi pourtant, et pendant cette grande déréliction où j’ai été de tous Vos Sacrements, pendant cette longue nuit, Vous prépariez pourtant l’avènement de cette lumière surnaturelle.

Je Vous connais, ô mon Dieu, parce que, simplement, il Vous a plu de Vous faire connaître. Je Vous connais par ce qui est inconnaissable en Vous. Je Vous connais par Vos mystères inconnaissables qui sont la Sainte Trinité, l’Incarnation, la Rédemption. Voilà les preuves que Vous avez daigné m’envoyer.

O mon Dieu ! Pardonnez-moi ce grand mensonge où j’ai vécu, puisque je sentais bien en moi cette force intérieure qui me guidait dans la vie, et que je ne voulais pas Vous la reporter. Pardonnez-moi cette ingratitude où j’ai été de ne pas Vous restituer ce qui Vous appartenait en moi, et que cette voile que gonflait l’idéal n’ait point appareillé vers Vous. Pardonnez-moi cette lâcheté d’avoir cru à l’amour, sans avoir cru à Votre Amour, à la loi, sans avoir cru à Votre Loi, à la bonté, sans avoir cru à Votre Bonté. Pardonnez-moi cette félonie, d’avoir contemplé l’océan de la lumière et de ne m’y être pas aventuré, et d’avoir hésité au bord de l’éternité que Vous m’aviez donnée. Pardonnez-moi ce grand orgueil d’avoir voulu Vous étudier, avant que de Vous aimer, et d’avoir voulu Vous connaître, ce qui était, en quelque manière, cesser de Vous connaître.

Vespertina oratio ascendat ad te, Domine. Et descendat super nos misericordia tua (Office des vêpres du samedi, V. et R. de l’hymne : Jam sol recedit igneus).

CHAPITRE IX
OPÉRATIONS AUTOUR DE TICHITT

Je goûtai un véritable repos moral sur la route qui me menait à Tijikja. J’étais débarrassé des soucis d’un lourd commandement. Je n’avais avec moi que quelques compagnons fidèles — ceux qui ne devaient pas me quitter, jusqu’à mon retour en France. Nous passions de longues heures à causer, et ce délassement était d’un ton assez aristocratique pour qu’il pût être en même temps de quelque profit.

Les problèmes de la vie religieuse tourmentent les Maures. Sidia les abordait souvent, soit qu’il me vantât les beautés de sa foi, soit qu’il me questionnât sur mes propres croyances.

— Je sais, me dit-il un jour, qu’Issa est un grand prophète, mais que dites-vous, vous autres les Nazaréens, à son sujet ?

Je regardai Sidia. On sait qu’Issa est le nom de Jésus-Christ en arabe. Je n’hésitai pas une minute et je répondis à Sidia :

— Issa, mon ami, n’est pas un prophète, mais, en toute vérité, il est le fils de Dieu. Peut-être as-tu vu dans le livre qu’il est le fils de la Vierge Meryem, qui le conçut par la grâce de l’Esprit de Dieu. Or, quand il vint au monde, des bergers vinrent l’adorer, et des rois, du fond de l’Orient, apportèrent à ses pieds des cadeaux précieux ; car, en effet, il était plus grand que les rois. Et ce Roi des rois, pendant trente ans, resta caché, attendant l’heure de sa mission, et quand l’heure fut venue, il annonça la grande nouvelle que le règne de Dieu était proche et que tout ce qu’il y avait de mal sur la terre allait être délié. Mais il fallait de toute éternité que le sang de l’Homme-Dieu coulât, pour que cette promesse fût accomplie. Aussi Issa fut-il crucifié, non point victorieux, mais vaincu, non point glorieux, mais abaissé et bafoué, pour que les hommes fussent sauvés. Dès qu’il fut mort, Issa descendit aux Enfers où il délivra les âmes des justes et d’abord celles des prophètes qui l’avaient précédé et annoncé. Le troisième jour, il ressuscita d’entre les morts, et pendant quarante jours, il se montra à ses disciples dans son corps redevenu glorieux. Enfin il remonta au ciel où il est assis à la droite du Père, et d’où il reviendra juger les vivants et les morts, au jour de la Résurrection.