C’est à ces heures-là que l’on sent comme tout est lié dans une troupe, et quel est ce lien indicible qui noue et enchaîne, plus fort que l’amitié et plus fort que l’amour. Et ce n’est ni de l’amour paternel, ni de l’amour filial, ni de l’amour fraternel, mais c’est un autre amour qui n’a pas été dit, un autre amour qui balaie le reste, ne laisse plus rien après lui. Qui dira comment Napoléon a aimé la vieille Garde ?
Je ne devais pas rester longtemps à Bouaga. A peine avais-je terminé mes affaires que le capitaine B. me convoquait à Hassei Tob, puits peu éloigné de la barrière de l’Adrar et où le capitaine était installé depuis quelques jours. Le 26 au soir et le 27, je franchis les vingt lieues qui me séparaient d’Hassei Tob. Cette route peut être coupée en son milieu par le puits d’Aguielt en Neuz, qui veut dire en arabe le « petit puits de la moitié ». Au delà d’Aguielt en Neuz, on suit pendant de longues heures une immense plaine — un de ces « rags » noirs qui sont la plus grande figuration d’éternité qui soit. Je m’y reposai quelques heures, me laissant griser par le vent, tandis que mes partisans dormaient dans le grand incendie de midi.
Ah ! qu’il n’y faut point dormir, qu’il n’y faut point oublier les heures, dans cette terre divine qui ne nous cache rien ! Tout debout, je ne vois dans la plaine nul recreux, nul coin secret, mais au contraire cette grande franchise sans détours que hait le démon. La terre se montre toute, sans ambages, sans feintes, sans fourberie ni cafardise. Et nul coin ne s’y voit où le péché se puisse cacher.
Deux jours après, je repassais par cette même plaine, mais je ne m’y arrêtais pas. Je devais retourner dans les campements de l’Aouker pour y procéder à l’arrestation d’un chef qui venait de nous donner des preuves de son infidélité, et il me fallait franchir à toute allure les cent quatre-vingts kilomètres qui me séparaient des campements.
Le 3 décembre enfin, je rentrais à mon camp, mais c’était pour dire adieu à Bouaga ; je venais de recevoir l’ordre de me rendre le plus tôt possible à Tijikja, pour y prendre part à la colonne de Tichitt.
Je voulus voir une dernière fois le soleil se coucher sur la Sebkhra déserte, et je m’éloignai du camp, affamé de grandeur et de solitude. Tandis que je franchissais les petites dunes où tombait l’ombre, je repassais dans ma mémoire les événements des derniers jours, voulant faire mon bilan et calculer les étapes. Mais non ! Il ne le faut pas. Quand j’arrivai dans la plaine rugueuse, toute semblable à un grand lac desséché, et où le soleil crachait d’immenses gerbes de lumière sereine, dans ce grand frissonnement de la terre qui elle-même va sombrer dans l’oubli, je descendis, frissonnant aussi, au fond de mon âme, rejetant le sophisme et l’équivoque et regardant bien en face le crépuscule…
Nous en avons assez fait, nous avons assez roulé et peiné sur les routes, pour que, maintenant, nous n’ayons plus peur de nous-mêmes. Nous avons conquis nos grades dans la béatitude et il faudra bien qu’on nous laisse la paix avec les preuves et les syllogismes, et les inductions et les déductions.
Maintenant, ce n’est point à prouver Dieu que nous allons occuper nos heures, mais à tâcher de le rencontrer. Ce n’est point à le chercher que nous allons nous employer, mais à le trouver. Amem non inveniendo invenire, potius quam inveniendo non invenire te !… Voici un grand soleil et une terre simple, et nous devons faire notre âme à leur image, claire et simple. Voici une plaine silencieuse et nue, et comme elle notre âme sera silencieuse et nue, pour qu’elle entende ce grand bruit et cette grande présence qui y étaient…
Et maintenant, prions aussi, tout petits et sincères devant sa Face :