Dans cette vie qui n’est faite que de départs et d’arrivées, il n’est qu’exaltations et recueillements. Tel est le double jeu de l’Afrique, tel est le double mouvement dans l’ordre de l’action et dans l’ordre du rêve, auquel nous sommes soumis. Les jours qui suivirent mon arrivée à Bouaga, je fus très occupé par les réquisitions de vivres, que j’avais à faire, et par l’envoi de diverses reconnaissances importantes. Pourtant, m’aventurant dans cette immense mer de sable où croît le hâd métallique, l’herbe chère aux chameaux, je rentrais en moi-même, j’essayais de saisir le sens de mon action, je veux dire de ce perpétuel effort où j’étais, et néanmoins de ce déroulement continu que je savais bien ne pas ordonner tout seul. Sincérité que l’on a difficilement en Europe, ici toute franche et simple, et bien allante. Et quelle joie de se réveiller dans de jeunes matins et de s’endormir dans de jeunes soirs, plus jeune soi-même et plus confiant, et non pas craignant la reconnaissance en nous de l’Absolu, mais au contraire l’appelant de tout notre cœur enfin guéri ! Crépuscules de béatitude, c’est à vous que l’on doit de se sentir encore capable d’adoration et d’être comme Israël attendant l’arrivée du Seigneur : A custodia matutina usque ad noctem, speret Israël in Domino.
Et voici que naît du désert la connaissance d’un adorable mystère. Car cet espoir de Dieu, à peine est-il formé qu’il est déjà réalisé, et à peine cesse-t-on de le former qu’il cesse de se réaliser. Et la connaissance de Dieu n’est que l’espoir, sans cesse irréalisé, de Dieu. « Je ne te chercherais pas, si je ne t’avais trouvé », et je cesserais de te trouver si je ne te cherchais plus. A peine ce faible et vacillant désir est-il né, non pas simple et volontaire, mais obscur et spontané, que déjà l’objet du désir apparaît et que déjà le but devient volontaire et connu. Chercher Dieu n’importe plus, puisque la recherche est elle-même la trouvaille.
Au Sud de Bouaga, il est d’immenses montagnes de sables meubles, dont les profondeurs stériles n’ont point encore été pénétrées. De mon camp, j’en voyais les premières ondulations et je me répétais leur nom défendu. L’Aouker ! Beau mot harmonieux et de grande tentation !
Le 18, j’allai avec quelques compagnons au puits de Sbaïa, afin de relier Bouaga à ce point connu du Trarza. Sbaïa est un lieu de grande circulation. Quand j’y arrivai, des Ouled Cheickh remplissaient d’eau leurs peaux de bouc. Je vis aussi un vieil El Hadj qui avait sa tente non loin du puits et qui faisait boire ses bœufs. Un convoi, chargé d’étoffes et de sucre et destiné au vieux commerçant Yezid, passa, se rendant à Atar. J’appris que des fractions importantes d’Ideïchilli se trouvaient au Sud de Sbaïa, dans l’Aouker, et je résolus de m’y rendre, avant de rentrer à mon campement de Bouaga.
Le jeune homme qui me servait de guide, me conduisit donc le lendemain au campement d’Eli Oued Alouibib, vieux chef de la famille des Ouled Silla. Ce vieux Maure en robe blanche, croyant que je ne le comprenais pas, reprocha vivement à mon guide de m’avoir conduit auprès de lui. Sur quoi, je pris la parole, et je lui dis mon étonnement de voir un musulman manquer aux lois de l’hospitalité. Eli, étonné de m’entendre parler maure, se confondit en excuses et me fit apporter sur l’heure deux tentes, du lait et deux moutons gras. Je passai la journée à causer avec les chefs des Ideïchilli, que j’avais fait venir des environs. Ces gens possèdent de beaux troupeaux de moutons, qu’ils ne mènent au puits de Sbaïa que tous les dix jours. Il est vrai que le pays où nous sommes est tapissé d’herbes de toutes sortes, et que la qualité du pâturage permet aux animaux de se passer d’eau.
Je quittai les Ideïchilli le lendemain, et marchai toute la journée à assez vive allure. Nous longions la bordure de l’Aouker, laissant à notre droite des dunes imposantes et où déjà la végétation avait cessé, et nous-mêmes nous cheminions dans des sables à peine ondulés, dont un arbre maigre venait de loin en loin couper la monotonie. La journée était charmante, semblable un peu à celle d’un automne de France, et nous nous laissions aller à l’amble égal des chameaux, voyant fuir sous nos pas le sol léger, oubliant nos affaires et nos soucis. Et l’air avait un goût si fin, un tel bouquet de naïveté qu’il semblait même capable d’effacer le péché. Les hommes de mon escorte chantaient, et moi, je ne chantais point, mais priais, comme ainsi me l’avait appris l’Afrique.
J’arrivai à mon camp, le 22. Il n’y avait que quatre jours que je l’avais quitté, et pourtant mon cœur battit, quand je revis de loin nos tentes perdues dans l’aklé, puis les mitrailleuses qui surmontaient deux petits monticules de sable, puis les hommes, mes chers compagnons du tour d’Afrique, accourant tous vers moi, tandis que des femmes poussaient, selon l’usage, des cris stridents.