Le lendemain 11, nous partîmes à trois heures du matin. Les dunes cessèrent bientôt ; nous étions dans une plaine noire semée de petits cailloux. A la lueur des étoiles, je voyais de petites montagnes s’égrener à notre gauche. Ioouda me dit qu’elles s’appelaient Idjibitten. Je pus monter sur l’une d’elles, lorsque le soleil se leva. Le terrain ressemblait à une écorce rugueuse légèrement soulevée à certains endroits, et quelques pics dénudés rompaient la monotonie du paysage pour en accentuer l’infertilité. Tandis que j’essayais de placer ces montagnes sur le papier, à l’aide de la boussole, j’écoutais en moi les battements de mon cœur abandonné à lui-même.

Je remerciais Dieu d’y avoir mis plus de choses qu’il n’en pouvait contenir, et d’avoir ainsi daigné m’avertir que ce qu’il cachait était plus grand que ce qu’il montrait. Et pourtant c’était cette force surnaturelle que j’avais si longtemps employée contre lui, et c’était de Dieu même dont je m’étais servi contre Dieu !


A huit heures, nous entrâmes dans de nouvelles dunes, allant ainsi toujours des sables aux cailloux et des cailloux aux sables. Quand la chaleur commença à se faire sentir, nous reposâmes pendant quelques heures, puis reprîmes notre route. Nous marchions dans la plaine de sable, plus hâtivement peut-être, car l’on commençait à désirer le point d’eau. Je calculais que, depuis la veille, nous avions dû faire quatre-vingt-cinq kilomètres et que nous ne devions plus être très loin des puits, ce qui était à désirer, car la provision d’eau s’épuisait.

Je songeais à tout cela, quand le guide Ioouda vint près de moi et me dit que les puits n’étaient pas très loin, mais qu’il était à craindre que les hommes n’en pussent boire l’eau qui était extrêmement salée. Comme les tirailleurs marchaient tout près derrière moi, je craignis que les paroles de Ioouda ne leur fissent mauvaise impression, et je donnai l’ordre au Maure de se porter en avant. Quelques minutes après, j’allai le rejoindre. Il me confirma ses craintes.

La nuit était venue. Je contemplais la terre mauvaise, et, comme la mauvaise épouse, inféconde… in terra deserta et invia, et inaquosa…

Et pourtant, je n’avais nulle crainte, sentant l’Ange devant moi, et non plus la colonne de feu, mais une forme blanche, plus visible que toutes les choses visibles et qui nous protégeait dans notre voie.


Le lendemain matin, nous partîmes à quatre heures. Nous avions fait une quinzaine de kilomètres, quand nous atteignîmes une immense plaine dont la surface se craquelait d’efflorescences salines : c’était la Sebkhra de Bouaga. Ioouda me montra à l’horizon une ligne blanche qui tremblait : « Les oglats ! », me dit-il. Au bout d’une heure, nous mettions pied à terre. Nous étions à l’extrémité de la Sebkhra, et il semblait que ce fût aussi l’extrême bordure du monde, tant la déréliction de ces lieux était grande. Vingt trous de faible diamètre semaient le sol. Je fis tirer de l’eau de l’un d’eux et je la goûtai, elle était tellement salée que je faillis en avoir le cœur brouillé. Je ne marquai rien de mon inquiétude et me fis donner de l’eau d’un oglat voisin ; cette eau était mauvaise, mais elle n’avait pas le même goût que celle du premier oglat. Je ne me décourageai pas et continuai mes expériences. Enfin, au sixième oglat, je m’aperçus que l’eau était excellente. J’allai aussitôt rassurer les tirailleurs qui avaient suivi mon manège avec un peu d’inquiétude et nous allâmes, pleins de joie, installer le camp à une centaine de mètres de là.