A deux heures du matin, tout étant prêt, nous montâmes à chameau. La lune était très basse et ne donnait plus qu’une clarté incertaine. Nous franchîmes l’Amatlich par la passe facile de Tizégui. Il faisait tout à fait noir, quand nous pénétrâmes dans la plaine de l’Am Khacir. Un vent froid s’était levé qui nous glaçait les veines, et nous restions engourdis sur nos selles, ne pensant à rien et ne sentant même plus nos corps.
Enfin, une aube mortelle se leva ; elle n’éveillait nul chant d’oiseau, ne secouait nul sommeil… Et puis, le soleil parut dans la solitude, solitaire lui-même, et point accompagné de ces feux et nuages et riches rayons et bruits des villages, qui renaissent à la vie dans l’Angelus.
Je mis pied à terre, laissant cheminer la colonne et Sidia seul descendit, qui se taisait. J’étais le centre d’un immense cercle de désolation, et, dans l’immobilité de tout, hors du soleil qui grimpait allègrement la pente de l’Orient, je sentais en moi le sens des révolutions célestes. Il me semblait, debout au milieu du silence, que l’Ange était présent, si la cloche ne l’annonçait pas.
Angelus nuntiavit Mariae…
Les tintements sont là-bas, très loin dans le Nord, et ici est l’Ange, et ici est la servante du Seigneur.
Ecce ancilla Domini…
Et les tintements eux-mêmes sont ici, voyageant et roulant à travers le monde, et aussi les cloches n’allant plus à Rome seulement, mais infiniment plus loin, jusqu’à l’autre bout de la terre…
Le cœur d’un voyageur, quand il a passé la nuit dans la ville, ne peut pas résister à l’élan d’amour et de reconnaissance que fait le jour quand il paraît. Je restai longtemps à contempler l’horizon, écoutant naître en moi ce qu’il ne pouvait pourtant pas me donner.
Quand je rattrapai la colonne, le soleil était déjà haut, et il était l’heure de prendre enfin du repos.
Le soir, nous avançâmes encore de dix kilomètres, ce qui nous porta aux premières heures de la nuit. Nous étions arrivés dans une région de fortes dunes, où je craignais que le guide Ioouda ne se perdît. Aussi, fis-je arrêter la tête de colonne et allumer de grands feux avec les maigres herbes qui se trouvaient là, pour guider l’arrière-garde de la colonne. Ces feux faisaient des figurations fantastiques dans la mer de sable où le hasard nous avait conduits.