« J’offenserais vos Saints Sacrements, si je croyais pouvoir me réformer sans eux. »
J’avoue avoir eu de ces pensées, et souvent. Elles étaient lâches. Mieux eût valu, certes, s’efforcer de mériter la Grâce en ennoblissant ma vie. Hélas ! je remettais à plus tard, sans songer aux jours de l’échéance, où il faudrait pourtant régler les comptes. — J’avais du remords — comme tout le monde. Parce qu’au fond le péché n’est pas drôle. Parce que le vice n’amuse personne. Mais je ne pensais pas au châtiment, ni à l’expiation. J’avais du remords, un remords sourd, pinçant — mais je n’avais pas de peur. « C’est dans l’ordre, me disais-je. Tant que tu seras en dehors de l’Église, il faudra que tu roules d’abîme en abîme, jusqu’au plus bas. » Je n’avais pas de trouble. Je ne savais pas très bien ce qui se passerait. Mais je savais que le jour où je serais catholique, à cet instant précis, tout changerait, tout s’arrangerait selon un ordre nouveau, toute difficulté s’aplanirait.
4o Dans le monde, ceux que j’aime le mieux, au fond, ce sont les dévots. Ceux avec qui je m’entendrais le mieux, ce sont les vrais dévots, les hommes de sacristie et de confessionnal, les hommes enfin de scrupuleuse fidélité, les hommes d’exactitude et d’onction, en même temps, les hommes d’observances, les obéissants et les pacifiques. Pourquoi ne vais-je pas à mes vrais amis ? Il ne manque absolument que cette petite étincelle de la Grâce…
L’Adafer est une plaine de cailloux noirs qui prolonge le Tagant vers le Nord-Est. Il faut le traverser rapidement, car on n’y trouve pas d’eau.
Le caractère de ce pays est d’être écrasé sous le ciel. Même une chaîne entrevue le cinquième jour — la petite chaîne de Kahmeit, qu’escaladent des vagues de sable blanc — donne mieux l’impression de la platitude. Vers le Nord, le plateau se découpe en estuaires, en promontoires où vient déferler le sable du Khât. Arrivé à cette lisière, le voyageur doit s’arrêter à l’humble palmeraie de Talmeust. Doux nom, douces syllabes — et tragiques pourtant, puisque c’est à Talmeust que se livra, le 14 juin 1908, un des combats les plus meurtriers de la conquête.
Tandis que le capitaine Mangin se faisait massacrer avec tout son détachement à quelques lieues d’ici, le vétérinaire Amiet recevait, en ce jour mémorable, le choc d’une deuxième harka de dissidents, quatre fois plus nombreuse que son détachement. Sa situation était désespérée, lorsque surgit à l’horizon le sergent sénégalais Ouelo Coulibaly. Ouelo a quatre hommes, mais il fonce sur la masse compacte des Maures, et il fait si grand tapage que les assaillants croient avoir à faire à forte partie. Impressionnés par les cris sauvages de ces furieux, ils se déconcertent, lâchent pied, et finalement abandonnent le terrain. Je lis dans un rapport de l’époque que les quelques hommes du détachement Amiet, tirèrent en cette journée près de dix mille cartouches. Aujourd’hui, ce que nous voyons à Talmeust, ce sont quelques palmiers resserrés entre des rocailles en désordre, et aussi une vieille maison en ruines, où gîtent quelques Kounta de la famille des Sidi el Ouafi.
Tandis qu’à l’heure de midi, j’errais dans le camp, je pensais au brave Ouelo, aux bons Sénégalais de Mangin. Et d’un même mouvement, j’abaissais mon regard vers mes Sénégalais à moi, vers mes compagnons de route de tant de mois… Les voilà tous. Ils dorment. Ils sont las, ils sont saouls de fatigue, ils sont sales, ils sont affreux. A l’arrivée, ils ont dressé leurs misérables abris, carrés d’étoffes que fixent au sol les baïonnettes, minces toiles de tente que transperce facilement l’implacable soleil. La plupart ont la tête enfouie sous ces pauvres loques multicolores, tandis que les jambes et la moitié du tronc restent en dehors. Ils dorment, les bras en croix, le ventre sur le sable, crucifiés par ces interminables routes du désert — ou bien encore sur le dos, les genoux levés, la bouche ouverte, ou bien tassés en boule, tout pelotonnés dans leur misère. Ils dorment de ce formidable sommeil de soldat, de ce sommeil inoubliable pour ceux qui l’ont contemplé une seule fois, et qui donne une si forte impression de tragique — sommeil non détendu, ni facile, mais contracté, sombré net dans le néant, semblable à une mort subite.
Pauvres gens ! Eux aussi sont des malheureux. Eux aussi sont des exilés. Ils ont laissé leurs cases du Soudan, leurs femmes, la vie paisible, facile des villages au bord des fleuves. Et les voici dans la grande fournaise, suant et peinant pour leur nouvelle patrie, qu’ils ne verront jamais… Ah ! vraiment, c’est une étrange existence que la nôtre ! Voici des années que nos demeures sont ces toiles incertaines, des années que nous avons perdu le goût des joies les plus humbles de la vie : le foyer, les livres, l’abri moelleux d’une chambre — oui, des années déjà que nous sommes dans la fièvre, dans le désordre, dans l’incertain.
Et je pense que peut-être, pour tant de tourments, beaucoup de choses nous seront pardonnées. Oui, beaucoup de choses seront pardonnées aux soldats. Le plus misérable d’entre nous n’est-il pas l’ouvrier magnifique d’une œuvre de douleur, l’obscur artisan d’une œuvre qui ennoblirait le cœur le plus souillé ? — Et s’il nous faut payer un jour, toutes ces années peineuses ne nous compteront-elles point ?