… Toujours le même ciel, la même voûte de bleu opaque. Un petit fou de nuage égaré vient lécher la paroi étincelante, et puis s’en va, on ne sait où. Et puis, tout revient comme avant : c’est le ciel de Ptolémée, une grande sphère solide, avec la terre, au point O. Mais, pour moi, c’est le ciel de mes premières prières, le ciel où se sont allumées mes premières prières, étoiles tremblantes, les premières nées de la nuit. Voici le ciel vers qui, jetant mon bâton sur le sol, j’ai levé mes regards étonnés, et celui vers qui j’ai dit : « Mon Dieu, je Vous en supplie, si Vous existez, manifestez-Vous à moi, et m’envoyez le Signe qui me ploiera à deux genoux. »
Qu’il est béni, le ciel des premières prières ! Qu’il est riche, ce ciel-là, où nos premières prières se sont piquées, si humbles, si pareilles, si simples et monotones !
… Nous étions en plein milieu du Khât. Toujours plus avide de solitude, je voulais m’enfoncer dans ces étoilements de dunes, imbriquées l’une dans l’autre, chevauchant l’une sur l’autre, s’échafaudant en architectures incertaines que chaque jour fait et défait. Mais un Maure est venu au camp, un Maure sordide, à peine vêtu, sa longue chevelure en désordre. Je reconnais son air de violence, sa face tragique, ses yeux ardents et mobiles. C’est le chef des Ahel Hajour, Mohammed Salem Oued Sidi Lekhal. Les jambes croisées sur une natte, il nous conte ses inquiétudes. La situation de son frère, Mohammed Mahmoud, qui n’a jamais voulu faire sa soumission, et que traquent nos troupes de la région de Tichitt, lui donne les plus graves soucis. Le 13 janvier, le courrier s’était hâté vers le repaire d’Angi où Mahmoud se croyait en sûreté : « Les Français sont à Tichitt ! » — Mahmoud rit : « Allons donc ! Jamais ils n’y viendront ! » Pourtant, un fuyard arrive, puis un autre, puis un autre. Ils confirment la nouvelle. Stupeur. Fuite en désordre vers le nord. Cependant, Mohammed Salem, plus sage que son frère, voit le péril. Il va demander au colonel un laisser-passer pour se rendre auprès de Mahmoud, et le supplier de faire sa soumission. Le colonel l’autorise à tenter cette démarche, mais, très sagement, ne veut pas avoir l’air de s’y associer en lui donnant un papier. Mohammed Salem renonce à son voyage. Or, la bande de son frère — une quarantaine de fusils — est en majeure partie composée de très jeunes gens, incapables de supporter les épreuves d’une longue campagne. Elle ne peut même songer à gagner le Maroc, de sorte qu’elle risque à tout instant d’être prise dans les filets, que ne manquent pas de lui tendre nos partisans. — Mohammed Salem nous conte ses histoires d’une voix animée, en faisant de grands gestes, et en ramenant, à chaque instant, le bord de son « aouli » par-dessus l’épaule. Il nous dit encore qu’il n’y a pas d’eau à Charanya, comme nous le supposions. Le premier puits dans le nord est Amijeujer, à quinze heures de marche d’ici. Il faut donc partir sans tarder, car nous n’avons presque plus d’eau dans nos outres…
Ah ! ces histoires du désert, quel parfum elles ont pour moi ! Je leur trouve un goût sauvage et guerrier. Toujours elles viennent évoquer des fuites de gandourah dans le bleu du ciel, des campements errants sous le soleil, de grands mouvements mystérieux, de grandes allées et venues dans cette chose informe, en apparence immobile qu’est le désert, si pleine de vie en réalité, si balayée de remous humains. Et il me semble, quand je les écoute, qu’elles me fixent à tout jamais dans cette misère. Elles rejoignent de propres impressions de fatigue, d’accablement dans l’universelle aridité, quand les fronts en sueur maudissent le casque et appellent la nuit.
Elles laissent sans peine retomber autour de nous tout le silence…
Le 15, nous nous mettons joyeusement en selle ; c’est aujourd’hui que nous arrivons à l’eau, que nous touchons enfin à un puits. Pendant deux heures, nous marchons dans l’« aklé », on nomme ainsi des régions de dunes très basses, figurant comme relief le clapotis d’une mer agitée. Puis, pendant cinq nouvelles heures, c’est le rag, l’immense plaine noire qui fait sur l’horizon la ligne la plus nette…
Voici quelques dunes isolées, arrondies en croissant, toutes orientées dans le même sens. D’après nos guides, elles marquent l’approche d’Amijeujer. En effet, au bout de quelques instants, nous descendons une faible pente rocailleuse, et nous nous trouvons jetés dans des taillis d’arbres maigres, au milieu desquels s’inscrivent les bouches tant désirées des puits. Nous étions à peine arrêtés qu’un courrier s’est présenté. Cette fois-ci, ce sont des nouvelles du Nord qui nous arrivent. Nous apprenons que les gens de B. ont rejeté à la mer, à hauteur des Canaries environ, des Ouled Delim venus en rezzou vers le sud. Ces dissidents, privés de leurs chameaux, ont dû sauter dans des barques, pour tâcher de regagner leur pays. Les Regueïbat ont été culbutés, à trois jours au nord de Smara, par les Ouled Bou Sba. Plusieurs de ceux-ci seraient restés sur le carreau dans cette affaire. Le commandant de l’Adrar assigne comme zone de nomadisation à ma section, la région Zoug-Matalla-Aghilan — à cent kilomètres environ au nord d’Atar. Et c’est tout. Nous retombons dans le silence, dans le grand engloutissement, dans la solitude recourbée sur soi-même. L’après-midi, suivi de ma chienne fidèle, Selysette, je suis allé faire une ronde au pâturage. Les chameaux sont près du camp. La sentinelle est là-haut, sur ce haut éperon rocheux qui domine l’étroite vallée où nous sommes campés. J’en fais péniblement l’ascension et je me retrouve sur l’immense plateau sur lequel nous avons marché, pendant toute la matinée. Voici les dunes isolées, la plaine noire, l’austère courbure de la plaine. Comme nous sommes loin, ici ! Je m’approche de la sentinelle, elle s’immobilise, présente l’arme qui fait un bruit sec. Je ne sais pourquoi ce geste m’émeut. Si loin de ma patrie, c’est encore le salut des soldats de chez moi qui m’accueille.
Et ainsi me voilà assuré d’être dans une Règle, dans une certaine Règle dont l’observance étroite prévaut pourtant contre le temps et l’espace. Ce brave tirailleur, sous les quarante degrés qui nous assomment, rend les honneurs tout juste de la même façon, et aussi correctement, que fait la sentinelle du quartier Rochambeau, en la place de Cherbourg.