Après un repos de quelques jours à Amijeujer, nous avons fait un nouveau bond vers le Nord et nous avons gagné en deux petites journées, les puits de Toudouchin. Ils se trouvent dans un fond d’Oued très vert et nous décidons d’y laisser pâturer à l’aise nos chameaux, puisque l’ordre qui nous rappelle dans les régions du nord de l’Adrar, ne comporte pas d’urgence.

Nous sommes donc restés cinq jours à l’ombre de nos tentes. Et puis, nous sommes repartis, et, après deux jours de marche, nous avons atteint une large zone de verdure que nous ne nous attendions pas à trouver et qui, de nouveau, nous a invités au repos. Comme l’eau faisait défaut, notre brigadier algérien, Eddin ben Sliman, a fait creuser un puits et il a été assez heureux pour trouver de l’eau à quatre mètres de profondeur. C’est de ce point, dont j’ignore le nom, que je suis parti, le 4 mars, pour me rendre à Chingueti, achevant ainsi ma troisième traversée de l’Adrar, du nord au sud.


Douze lieues me séparaient de la vieille ville maure, mais comme je n’avais avec moi que quelques partisans bien montés, je pouvais espérer franchir cette distance en sept heures. Nous nous mîmes en selle, comme le soleil commençait à paraître. Une journée de silence s’ouvrait à ma méditation. « Sept heures, me disais-je en montant sur ma « rakla », sept heures à rester sur cette bosse, sept heures à me laisser aller, sans nul souci, au trot berceur de ce chameau, à plonger dans l’espace, à rêver, à me taire, à fumer. Je veux occuper tout ce temps à méditer. »

Vaine résolution ! J’avais allumé ma pipe, et le trot de nos méharas rasait l’éternelle plaine noire. Je n’avais que des sensations douces, mais il me semblait que ma tête était vide. Pourtant, mille pensées étranges et rapides passaient et repassaient au dedans de moi, mais je ne pouvais fixer mon attention sur aucune : « Je ferai un livre sur la psychologie des champs de bataille. Si j’essayais de mettre en ordre mes idées sur ce sujet ?… Chevrillon, du haut de la falaise de Perros, me décrivait la mer qui était à nos pieds : « Voyez comme elle est ceci… et cela… » Je voudrais savoir, moi aussi, regarder le monde… Quand je serai rentré en France, je ferai des mathématiques… Quelle bêtise de donner des mitrailleuses aux sections méharistes ! Il faudra que j’en parle au capitaine V… » Et tout cela défilait avec une rapidité prodigieuse.

Nous marchions depuis longtemps déjà, tantôt au petit trot, tantôt au pas, pour reposer nos montures. Le pays ne changeait pas. Pourtant quelques arbres grêles et complètement dépourvus de feuilles, apparaissaient sur la plaine. Un moment, j’eus l’impression que nous avions tourné vers l’est ; le soleil était déjà haut, et nous ne pouvions plus nous guider d’après lui. « Il me semble, Eddin, que nous ne sommes pas dans la bonne route. — Pardon, mon lieutenant ! Vois-tu ces arbres ? Ils marquent juste la moitié de la route. » Et le silence retombe, plus lourd encore, plus définitif.

Or, à un certain moment, sur le point de m’assoupir, je sentis en moi comme une douce lumière qui m’envahissait, et se divisait dans mon cerveau, et envahissait de là tous les recoins de mon être. Je me rappelle très bien : Soudainement, je fus comme arraché à moi-même, une vague de pensées affluait qui ne m’étaient pas habituelles, et pourtant je n’avais pas alors l’idée qu’elles me fussent envoyées. Depuis le départ de Tichitt, je n’avais pas pensé à ces choses, j’étais surpris, je demandais simplement que le doux miracle se continuât.

Comment cela vint-il ? Je ne sais plus. Il me semble que je me rappelai avec une grande précision une action abominable que j’avais commise la veille. Alors je me dis : « Ce serait si bon pourtant, d’aimer le bon Dieu ! » Pendant un long temps, je me répétai cette phrase machinalement.

Et puis, j’eus l’idée d’un but qui était difficile à atteindre. « Quelle que soit la vérité, pensais-je, c’est une grande joie, c’est une grande noblesse que d’avoir un tel but en la vie. La difficulté, c’est l’unique noblesse » et, de nouveau, je me répétai cette phrase, comme si j’avais de la peine à la comprendre et à la graver dans ma tête. Alors je vis une existence entière déroulée dans un progrès indéfini, non point tournant, comme la mienne, dans un cercle étroit d’habitudes, mais progressant au contraire, et se renouvelant constamment, et allant même au delà de ses propres forces, pour étancher sa soif inextinguible du divin ; je vis enfin ce lieu de jonction de toute la vérité et de toute la Béatitude, auquel tendrait une telle âme, et cette conjonction, ce lieu commun, je le nommai Dieu. Je ressentais un appétit extraordinaire de savoir. Mon incertitude m’accablait, et pourtant, il me semblait doux, en un certain sens, d’y rester.

Que se passait-il donc là-haut, auprès du Père ? J’essayais d’imaginer cette lumière du Paradis, dont rien ne peut donner l’idée. La lumière est encore quelque chose de matériel. — « Suppose donc, me disais-je, une lumière qui n’a rien de commun avec la lumière que tu connais, suppose une lumière insupposable, imagine n’importe quoi, et dis-toi encore que ce n’est pas cela. Et puis, dans cette chose sans nom, place les Trois Personnes, contemple le Père dans le Fils, le Fils dans le Père, et puis ce mutuel Amour qui est entre Eux, le Saint-Esprit. O vertige ! Abîme impossible ! Chasse toute image, toute idée même, si elle n’est ordonnée que selon la logique humaine, installe-toi dans ces régions sans bords où les contraires s’accordent, où la division même est vue dans l’unité, et l’unité dans la division. Et dis-toi que plus tu t’efforceras vers cette impossible possession, plus elle t’échappera, et plus tu te nourriras de cette vérité et de cette béatitude qui sont Dieu, plus tu resteras affamé. »