Prier, ce serait jeter l’ancre dans cet océan de béatitude. Mais il faut des livres qui sachent prier, et non plus seulement un cœur qui sache prier. Car le cœur est impuissant devant Dieu.
Quoi ? ce gonflement d’amour ne suffit-il point ? Cet abandonnement d’amour, ce pur épanchement ?… Faut-il donc des mots précis, des formes sensibles, quelques modes d’oraison apprise ?
Après un jour de repos, je repars vers l’ouest. Devant nous se dressent des crêtes de quartzite ; c’est le massif d’Aoussirt, sur lequel nos yeux restent fixés toute la matinée du 19. A droite et à gauche, d’autres îlots rocheux dominent la plaine, et le regard se perd dans ce noir archipel ceint du flot noir des pierres.
Nous recoupons les traces d’une centaine de chameaux qui se dirigent vers le nord. Ce sont sans doute des Regueïbat récemment partis en dissidence. Je lance quelques hommes sur cette piste… Aoussirt, qui semblait proche ce matin, s’éloigne à mesure que nous marchons vers lui. Vers dix heures, la montagne danse dans le soleil, et son pied ne se voit plus, dans le tremblement de l’air. L’horizon se peuple de formes étranges, stalactites solaires, colonnes de lumière, prismes changeants. Le mirage charge d’illusions la terre de toutes les réalités.
Je comprends comment la nature nous éloigne de la nature. Ici, dans la terre enfant, dont les artifices mêmes sont de toute naïveté, je devrais ne suivre que cette lumière naturelle qui est en moi — et, par la force naturelle de mon cœur, m’unir à Dieu. Mais non ! Car ceci même est une contradiction. Moi, être fini, je ne puis atteindre l’infini par mes propres forces, et je le sais bien, quand je reste, frappé d’impuissance, devant mon cœur qui va trop loin, franchit trop de vierge espace.
Donc, il m’est absolument impossible, dans ma faiblesse, d’atteindre ce qui dépasse toute force humaine ; dans ma nature, d’atteindre le surnaturel. Absolument impossible — en dehors des signes que Dieu lui-même m’a envoyés pour le connaître. Car si, hors de ces signes, je pouvais connaître Dieu, ce serait que je serais Dieu moi-même.
En effet, je rentre en moi aujourd’hui. J’y vois la parfaite ignorance de Dieu, et pourtant le désir de lui. Preuve admirable ! Car si je le connaissais en dehors de sa révélation, ce serait donc qu’il serait humain — et non plus Dieu.
J’arrive à une clarté insoutenable. Le mirage se dissipe — et c’est pour que je sois aveuglé de lumière. Si je la découvre, c’est pour ne pouvoir plus la supporter.
Il faut pourtant aller jusqu’au bout, puisque j’ai fait vœu d’être sincère. Donc — et mon sentiment est ici conforme à ma raison — sans des signes, je ne puis pas connaître cet être inouï, que rien d’humain ne peut me représenter, unique en trois personnes, invisible et partout présent, maître du temps et pourtant hors du temps, infigurable et pourtant réel. Mais, au contraire, avec des signes — pourvu qu’ils soient révélés — nous pouvons joindre cet ordre surnaturel, et même, pour les Sacrements, être intimement liés à ce surnaturel, et, en tant que nous les recevons, participer de Dieu lui-même. Il faut que l’infini descende jusqu’à nous, se fasse fini pour nous, et ce n’est pas à nous de le limiter, mais lui seul doit venir à nous, pour que nous soyons exaltés jusqu’à lui.