Donc Dieu n’est connu que s’il nous envoie les moyens de le connaître. C’est l’erreur des musulmans de vouloir l’atteindre par des moyens naturels, et le tort de Mahomet est d’être Envoyé, non point Dieu.

Les actes symboliques sont révélés, ou ils ne sont rien. Mais s’ils ne sont rien, Dieu m’échappe. Il faut que les déistes de toutes les sortes y viennent : ou Dieu n’est pas, ou il n’est connu que par la révélation, et il n’est de révélation que dans l’Église catholique. Les musulmans s’arrêtent au désir naturel de Dieu, et je les vois très justement dans l’état où je suis, désirant Dieu par la simple lumière de la raison et ne le possédant pas. Le point où j’en suis me rend compte très exactement du point où ils en sont.

Quelle que soit ma bonne intention, si droit que soit mon désir, j’arrive à une impasse. Ici, abandonné de tout, je sens l’insuffisance du moyen humain, l’insuffisance de mon propre cœur. J’en suis sûr, un épanchement de l’âme, si pur soit-il, ne peut atteindre que mon âme. Une pensée humaine, si élevée soit-elle, ne peut connaître ce qui, par définition, est hors de la pensée humaine.

Et, par le même travail, l’ordre divin ne peut être saisi par un ordre divin, si quelque forme sensible ne s’y mêle. Il faut donc, pour saisir l’ordre divin, un ordre humain qui procède de l’ordre divin, un symbole. C’est la prière, jusqu’à sa forme la plus parfaite, la Sainte Messe.


Le 20, en route sur Areïlass. Je vois la France pleine de prières. Les portiques des temples sont ouverts, et au fond, dans un soleil d’or, brille le Saint-Sacrement. La foule noire, immobile, est prosternée, et un pontife, alourdi par les châles divins, entre dans la nuée… Chère France, celle qui prie et non celle qui blasphème, celle qui est soumise et non celle qui se révolte, chère France, meilleure que moi, chère France prosternée, c’est maintenant que je t’aime. C’est maintenant que je t’attends. C’est maintenant que j’attends et que je me soumets, non plus seulement soldat soumis, mais chrétien soumis, et tel désormais dans le divin que dans l’humain.

L’attente est longue. Elle fait frissonner de regret. Elle est ardente et pourtant calme. Elle est avide de Jésus-Christ et pourtant patiente. Je sens bien que mon élan est beau, mais je sens aussi qu’il n’étreint que le vide. Mes bras se tendent et n’embrassent rien. Il faut une médiation.

Par une nuit claire, au puits d’Areïlass. La lune éclaire des groupes de chameaux qui dressent le col et l’abaissent. Toute la petite troupe est là, une dizaine d’hommes qui tirent de l’eau du puits, et moi, assis sur un rocher, j’écoute si quelque bruit ne viendrait pas du large, de la lune peut-être… Je pense au silence, et que c’est en lui que s’entend le verbe de Dieu. Voici donc une nouvelle preuve. Car le peu que je connais de Dieu, c’est encore par quelques moyens humains, par quelques vertus spéciales qu’il a plu à Dieu d’établir sur cette terre. La charité parfaite ne peut se concevoir sans l’aide de la prière, des Sacrements. Mais le désir lui-même de la charité, il faut encore quelque moyen naturel pour l’obtenir. Là encore, il faut une médiation. Il faut certaines vertus divines, et pourtant accessibles, pour posséder le désir.

Et d’abord, le silence. Point de désir de Dieu sans le silence. Ainsi déjà, le peu de bien que j’ai en moi, je suis forcé de le reporter hors de moi. J’imagine bien qu’un chrétien, lorsqu’à la Communion, son Dieu s’avance vers lui, lui reporte tout l’amour qu’il en reçoit. Mais en moi-même, ce faible désir vacillant que je ressens, déjà il a pour cause une grâce spéciale, qu’il a plu à Dieu de répandre sur cette terre. Moyen imparfait, puisqu’il ne donne que le désir, si quelqu’une des formes qu’il a instituées par son Église, vient à manquer. Ainsi commencent de s’établir l’ordre, l’harmonie chrétienne.

La paix intérieure, l’attente, l’attention, la parfaite réserve, sont les dons de cette terre discrète, et ils sont les annonciateurs du Verbe divin. Grâce à ce silence auquel nous sommes contraints, la moindre bonne volonté, le moindre bon mouvement de notre part sont tournés à notre profit. Si loin que nous soyons de la parfaite connaissance, abandonnons-nous un instant à ce silence, profitons-en, l’éclair d’un instant, pour descendre en nous-mêmes, et déjà nous sentons que nous devenons plus attentifs à Dieu. Plus même, c’est déjà presque un avant-goût de Dieu que nous avons dans le silence. Et qui sait même si ce silence de l’Afrique n’est pas une intention spéciale, une institution particulière destinée à remplacer les moyens dont le Père Céleste a coutume de se servir à notre endroit ?