Et ensuite, la pauvreté. Car nous sommes des pauvres, et cette pauvreté nous a été envoyée. Or, rien ne nous avance dans la vie spirituelle comme de vivre d’une poignée de riz par jour et d’un peu d’eau salée. Un homme raisonnable peut très bien penser que les mortifications de certains religieux sont excès de zèle. Mais ici, il faut se rendre, reconnaître que rien ne prépare une âme à recevoir son Dieu que de la vider de tout plaisir sensible. Tout naturellement, la pensée de l’éternel naît d’un cœur d’où tout l’éphémère de la vie a été chassé, qui n’a plus de désir que de la croix de son Dieu.

Voici donc un nouveau don de Dieu par l’Afrique. Là encore, il faut savoir utiliser. Mais comme la tâche est aisée ! Je sens que le moindre bon mouvement m’est compté.

Esurientes implevit bonis. C’est la devise du Sahara. Il n’est pas douteux que les Maures eux-mêmes ne soient aidés, dans leur désir de Dieu, par leur extrême dénuement, et l’ascétisme est encore aujourd’hui l’une des plus belles fleurs spirituelles du désert. Dieu nous donne la pauvreté. A nous de savoir la prendre, et que nos heures de jeûne ne nous soient point à perte.

Mais déjà, par la seule misère, comme tout à l’heure par le seul silence, nous nous sentons portés très loin, aussi loin que peuvent mener les moyens naturels. Nous sommes vraiment au seuil de Dieu.

J’ai franchi rapidement les treize heures de marche qui séparent Areïlass de Matalla. Notre route s’est faite dans une vraie tourmente de sable. Le 21 au soir, je me suis arrêté dans un rag dénudé où le vent hurlait. Nous n’avons pu que nous rouler dans nos couvertures et nous étendre sur le sol, balayé des souffles du nord. Nous étions près de quelques arbres égarés dans la plaine, mais si maigres que la rafale ne trouvait même pas de prise sur eux. Et nous-mêmes n’étions rien, prostrés par terre et attendant la fin.

C’était le lendemain que je devais retrouver S. Et je pensais qu’il fallait bien que ma route solitaire s’achevât sur cette belle heure romantique.

Ce soir-là, j’ai vraiment senti ma solitude. Qui sait mes rêves, mes désirs d’amour ? Qui connaît ma force et ma faiblesse ? Déjà je suis bien loin de ces pauvres enfants égarés qui se pressent près de moi, dans l’ombre de la nuit mauvaise…

O mon Dieu ! La terre même des Infidèles devient un instrument de votre miséricorde. Les vertus que vous y avez mises deviennent une raison d’espérer. O terre auxiliatrice ! O Dieu ! l’une dans la main de l’autre, comme le globe dans la main de l’Empereur, donnez-moi d’être un enfant devant vous, et de pouvoir manger le pain de votre force…


A Matalla, dans un petit carré d’herbes vertes enclos de rocs, j’ai trouvé la section de S. Elle est commandée pour l’instant par un sous-officier, car S. est parti pour Port-Étienne. J’apprends que le 16, vers cinq heures du soir, un medjbour s’est approché du camp et a volé une trentaine de chameaux. Un sous-officier est parti le jour même à sa poursuite. Il me faut attendre le retour de nos patrouilles, avant de prendre une décision.