Le 24, le sous-officier rentre au camp, sans avoir pu atteindre les pillards. Il a poussé jusqu’à 70 kilomètres au nord de Ténouaka. Le lendemain, la patrouille de Maures que j’avais envoyée sur les traces des campements en fuite, rentre également après avoir poussé fort loin dans le nord. Elle confirme le départ en dissidence d’un grand nombre de tentes Regueïbat.
Le retour des patrouilles me rend plus libre de mes mouvements. Je vais en profiter pour aller au-devant de S.
Il faut donc que je continue encore ma route solitaire. N’est-ce point une grâce spéciale que je reçois, que cette solitude obstinée, qui me laisse face à face avec l’éternité ? Oh ! profitons jalousement des heures de recueillement qui nous sont comptées. Utilisons en avares ces purs instants de liberté, puisque c’est dans la seule liberté que l’on sait devenir esclaves…
CHAPITRE XIII
VOYAGE A PORT-ÉTIENNE
25 avril 1912–16 mai 1912.
Le 25 avril, je quittai le puits de Matalla, avec une dizaine de Maures, fidèles compagnons de mes routes. Mon intention était de marcher dans le sud-ouest, jusqu’à ma rencontre avec S., sous les ordres duquel j’avais été placé.
Le même jour, je traversai de l’est à l’ouest l’Adrar Souttouf. Il faut se représenter cette région comme un plateau peu élevé, très découpé et dominé par des chaînes de quartzite à arêtes vives, généralement orientées du sud-ouest au nord-est. La végétation est naturellement très peu abondante. Pourtant, dans les bas-fonds, on trouve des herbes et des arbres maigres, qui sont pourtant une rareté dans ces régions déshéritées.
Après une journée de marche parmi les pierres noires de ces paysages rugueux, j’arrivai au puits de Bou Gouffa et me couchai, les membres engourdis de fatigue, sous les étoiles amies.
Le lendemain, le réveil fut charmant. Je me trouvais dans une sorte de lande bretonne, où poussaient à l’envi des touffes de plants dont le vert pâle rappelait les bruyères de mon pays. Une rosée abondante couvrait le sol. Devant moi, j’apercevais les sombres dentelures de l’Adrar Souttouf, couronnées de brumes légères. L’air était allégé, décanté dans les laboratoires du matin et il nous apportait, en brises tièdes, des parfums de terre mouillée. Quelques gouttes de pluie tombèrent dans le silence. Nous assistions à une scène de la naissance du monde.
Comme je contemplais ce spectacle, Sidia s’approcha de moi, et, faisant un grand geste vers l’horizon, ému, transfiguré, il me dit :