Il était maintenant un petit sauvage, avec une flamme nouvelle dans le regard, rêvant de coups et de blessures, et je sentis encore une fois que son cœur m’était inconnu, et ses pensées.

XI

A l’entrée du pays des Moundangs où nous parvînmes vers les derniers jours de janvier, Sama tomba malade. J’eus un triste pressentiment et je devinai que la petite âme obscure, à peine entr’aperçue en un jour de ma vie, la petite âme inconnue, rencontrée sur le chemin et vouée à l’éternel oubli, allait s’envoler, elle aussi, sans rien laisser derrière elle qu’un peu de tristesse éphémère que d’autres cieux et d’autres terres aboliraient. Elle aussi ! Et bien d’autres déjà étaient morts, jetés hâtivement dans un trou qu’un peu de terre recouvrait, perdus dans l’impénétrable savane… Car les pays du Logone sont durs aux Bayas. Tout leur y donne la nostalgie de leur Sangha, de ses forêts humides et profondes, de ses douces vallées, de ses champs de manioc et de ses bananiers. L’air trop sec leur brûle les poumons, et les fatigues de la route, la nourriture qui leur est contraire achèvent de les incliner vers la mort où ils entrent sans rien dire, comme des victimes désignées. A creuser des trous dans la terre, au long des routes, à voir des yeux se convulser et des mains se tordre dans les agonies, on devient dur et l’on s’accoutume à regarder en face l’aveugle destin, sans haine, sans colère et sans chagrin. Pourtant j’éprouvai un serrement de cœur à penser que celui-là partirait sans que je l’aie connu, sans que j’aie compris le silencieux mystère de sa vie. Je savais qu’il serait enterré dans un endroit perdu où rien ne mentionnerait sa place d’éternel repos, et je savais aussi que dans mon cœur non plus, il n’aurait pas de pierre tombale, le petit ami si tôt passé, comme une ombre légère et fantômale. Et une tendresse m’emplissait l’âme à cette pensée dont j’avais honte comme d’une mollesse et d’une lâcheté.

C’est que je l’aimais bien, cet étrange et charmant Sama ! Quand on passe rapidement dans un pays noir, on a tendance à croire que tous les hommes sont semblables ; on n’imagine pas qu’il y ait, parmi ces sauvages, des hommes bons et des hommes mauvais, des hommes gais et des hommes tristes ; on n’admet pas qu’ils puissent avoir des personnalités marquées et originales.

Et quand on les connaît mieux, on s’aperçoit qu’on ne les connaît pas du tout ; on s’aperçoit que chaque être a sa nuance particulière, que celui-ci ne ressemble pas à celui-là, et l’on est étonné de cette confusion inattendue. Certes, Sama n’est pas semblable aux autres. Maintenant que nous sommes des amis, je m’en aperçois bien. Sama a beaucoup de défauts. Il est menteur, rusé, plein de vices, et voleur aussi. Mais il a une finesse native qui rachète tout cela, une finesse qui n’est qu’à lui, faite de distinction et de tendresse. Il n’est pas vulgaire et il a de l’esprit. Ses manières sont nobles et gracieuses. Je pense parfois qu’il ressemble un peu à des amis que j’ai en France. Mais le grand secret de la race m’apparaît alors et l’être que je voulais près de moi devient lointain, insaisissable.

Maintenant que je vois la mort tourner autour de lui, il est plus lointain encore, Sama, et moi je suis plus triste de l’avoir connu.

La terre des Moundangs est emplie d’une majesté funèbre. Je m’y sentis désemparé et las, avec des pensées de désastre et de sépulcre. A quoi j’étais incliné par l’impression même qui se dégageait de cette plaine aride, de ce sol dur, aux horizons ascétiques.

La terre des Moundangs est une grande page de désolation dans le livre merveilleux de l’Afrique. Les plissements du terrain s’y déroulent à l’infini comme une grande houle fixée dans un éternel silence.

Pour une sensibilité délicate que froissent les paysages arrangés de notre occident, et les effets trop attendus de nos terres latines, une telle nature peut plaire par son ennui même et son insignifiance. Elle est douce pour qui s’amuse aux jeux infinis de la lumière, aux caprices des nuances changeantes, plus qu’aux formes requises par notre esthétique invariable et apprise.

De N’Digué à Bohon, de Bohon à Lamé, de Lamé à Léré, sur soixante kilomètres de développement, l’horizon ne cesse d’être parfaitement circulaire, comme sur une mer tranquille et paresseuse. Seulement, les lointains ont des tons exquis et changeants.