Ils se colorent en mauve, en violet, en gris, en rose, et toutes ces nuances sont comme noyées dans une fine brume solaire, impénétrable.
Les maisons des hommes ajoutent encore à la tristesse infinie du sol. De loin, elles semblent de grands tombeaux perdus au sein d’une plaine élyséenne.
Elles sont en terre grise, sans issues, sans ouvertures ; et l’on ne voit qu’un mur uni et circulaire, avec des tourelles basses que surmontent des coupoles en terre et des toits plats, en terre également, comme ceux de ces nécropoles d’Orient où dort un passé mort et sans vestiges. Quand on pénètre à l’intérieur, on se trouve dans un dédale de couloirs, de chambres basses, tantôt circulaires, tantôt carrées, de recoins obscurs où s’empile le grain de la saison.
En venant de la plaine aride et mauvaise, on est étonné de surprendre une vie paisible et agricole, simple et enfantine. Le maître fait apporter par les femmes une grande amphore emplie de dolo capiteux et inoffensif qui est fait avec le mil fermenté. Il en boit quelques gorgées, puis s’assoit sur le sol et tire de longues bouffées de sa pipe, emplie d’un tabac fort et narcotique. Comme il fait sombre, on voit seulement la grande tache blanche de son boubou en laine tissée par les Foulbés, d’où émerge sa grosse tête rasée, empreinte de gravité et d’indifférence. Puis on repart, dans le jour qui décline, à la petite brise du soir, tandis que les grands troupeaux de bœufs se hâtent en mugissant vers les fermes basses, éternellement endormies sous le soleil de plomb, comme des tombeaux oubliés.
O le triste exode dans la lumière impitoyable ! O la terre sans printemps et sans automne, où l’harmonieux retour des saisons est inconnu ! O l’épouvante d’ignorer toujours les sourires heureux des arrière-saisons, et la tendresse apaisée de l’automne ! O la terre maudite qui fait froid au cœur et laisse des traînées de navrance au cœur enthousiaste de la route !
Sama en mourra bientôt, comme tant d’autres !…
Déjà il ne parle plus, et il me montre seulement, de temps en temps, sa poitrine étroite, avec un geste d’abandon. A Bohon, je lui ai trouvé un cheval. Durant les marches, il oscille lentement la tête à droite et à gauche, et ses longues jambes, qui maigrissent chaque jour, pendent lamentablement sur chaque flanc de la bête. Le soir, il s’étend sur une natte, nu, avec une insouciance étonnante chez lui qui aime la vie et que je ne croyais pas résigné. Maintenant, il s’abandonne. Toute la nuit, je l’entends gémir doucement, d’une voix blanche et monotone, et le petit bandjo ne chante plus…
XII
Le 10 février, j’atteignais Lamé, la dernière étape avant le poste de Léré. J’arrivais donc en plein pays connu et je repassais avec plaisir dans ma mémoire ces longues marches qui m’avaient conduit de Carnot, aux rives boisées de la Nana, puis aux montagnes arides de Yadé, puis aux bords sablonneux du Logone, et enfin, par une interminable route vers le Nord-Ouest, à travers les paisibles fermes des Lakas. Je me voyais près de revoir des hommes de mon pays et de goûter l’animal repos qui suit les équipées africaines. Et pourtant, je n’éprouvais nul contentement. Je sentais en moi un vide angoissant, une inexplicable tristesse devant la fuite des heures qui emporterait bientôt ce qui avait été ma vie pendant tant de mois, rêves et souvenirs.
Lamé est presque une ville, pour ce pays où les villages ne sont que quelques groupes de cases endormies parmi les solitudes profondes. De très loin, je voyais ses murs bas, gris comme la terre, dominés par ces tourelles basses où s’entasse le mil nourricier.