Je me levai et je marchai dans ce village, que je n’avais vu qu’à la nuit tombée. Dans l’espace et le temps abolis, je sentis la vie suspendue. Binder aussi, et les grandes steppes de midi, et les rochers noirs de Mindeffa, tout cela n’était-il pas hors de l’espace et hors du temps, hors de la vie ? C’était la grande durée, sans heures, ni minutes, ni secondes, la grande durée dans l’espace infini, qui nous entraîne éternellement dans un gouffre insondable…
VIII
Cette terre pétrée, primitive comme la terre elle-même, aux ornements discrets et sobres, sans excès comme sans accidents ; la vie foulbé, entrevue par delà la simplicité d’un décor évangélique, si constante, toujours si pareille à elle-même, et qui s’est déroulée sans heurts à travers les siècles, sans départs, sans arrivées, comme une immense vague de vie incessamment renouvelée, ses rêves secrets et ses extases nous préparent à recevoir de hauts enseignements.
Les nécessités de l’existence réduites au minimum, tous les actes épurés par un ascétisme supérieur, exempt de toute laideur et de tout excès, permettent ici de mieux écouter la pulsation de la vie. L’attention à la vie portée à son point le plus aigu, voilà la leçon nouvelle que nous donne Binder. Toutes les heures que j’y passai furent tellement tendues, tellement teintées d’éternité, qu’elles m’apparaissent maintenant comme en dehors de mon existence, sans rapport avec les heures qui furent avant et après. Tous les symboles que j’avais appris autrefois, toutes les intellectualités qui me possédaient, s’évanouirent. Je fus entraîné par un immense fleuve de poésie intense et lumineuse.
Le passé même, le grand passé d’Islam, c’était une sensation animale de passé ; non pas un repère historique (comme on l’aurait à Florence, ou à Rome), mais un moyen naturel de me baigner dans la réalité mouvante du présent. Pendant quatre jours, je fus plongé dans un abîme de félicité. Je crois avoir connu la plénitude du bonheur pour avoir suivi avec amour d’humbles gestes humains, loin de mon temps et de mon pays. La grande paix de la cité en qui toute chose s’harmonise, me fut, plus qu’un repos, une farouche et singulière volupté.
Minutes divines qui valent combien d’années de découragement et de médiocrité…
IX
Ce fut par un clair et silencieux matin que je quittai Binder pour retourner à Léré. Les mimosas épineux épandaient toujours dans la campagne leurs blondes odeurs amoureuses. Je m’arrêtai dans tous les villages. Comme avant, j’y trouvai la vie paysanne, toute humble et anonyme. A Ellboré, je m’arrêtai devant le lieu de la prière, comme devant le dernier sanctuaire de l’Islam avant la barbarie. C’est un simple mur rectangulaire, peu élevé au-dessus du sol et sans toiture. Du côté de l’ouest, une ouverture est ménagée pour servir d’entrée. Au fond, la muraille est évidée en demi-cercle ; c’est la place du marabout. Pas un ornement ni un amusement. Cette simplicité est plus touchante que les nobles architectures de Stamboul, plus belle encore que l’antique.
En arrivant près de Léré, le pays devient âpre. La terre se crispe en monticules de pierre d’une désespérante aridité. Les palmiers nains et les rôniers sont le seul ornement de ces campagnes. Vers trois heures, je parviens à un village d’où j’aperçois vers l’Est de belles collines roses aux sommets arrondis. Je crois reconnaître les approches du lac de Tréné… Pays ardent comme l’été… Ciel des Tropiques… Sur le sentier pierreux qui passe de loin en loin au milieu des demeures des sauvages, je pense que c’en est fait de la belle ferveur de Binder. La vie du monde me reprend et me possède à nouveau. Je vais voir des êtres que je ne connais pas encore, visiter des pays où je n’ai pas encore posé le pied. Mais je ne retrouverai plus ce bel élan du cœur qui m’a ravi dans les régions les plus voluptueuses des rêves.
Du haut d’une colline, je découvre le lac de Tréné. Ce nom chante doucement à ma mémoire. Je me le redis sans cesse, comme mes porteurs bayas sur la route chantaient sans se lasser leur éternelle gamme en mineur… Tréné ! c’est un thrène, une caresse lente qui ne s’achève pas, un parfum triste qui se traîne…