De grands oiseaux pêcheurs, des sarcelles, des aigrettes tournent au-dessus de l’eau étale. Des collines roses et violettes enserrent le lac étroit comme un cadre de pierreries, une miniature d’autrefois.

En bas, le Kabi sinue, après un court delta, parmi des prairies vertes qui dorment. Mais à Léré, mon souvenir retourne obstinément vers la vieille ville des Foulbés qui dort là-bas sous l’ardente brume du soleil, parmi l’odeur des mimosas, éternellement.

X

Saura-t-on un jour leur histoire, à ces gens que l’on trouve épars dans toute l’Afrique, divers de langue et de coutume et pourtant de même race, Foulbés de Binder, Peuls, Poullos, Foutankés du Foutah, Fellanis, Foulanis, Fellatas de l’Adamaoua, Fellahs du Nil ? Un beau voyage serait d’aller les chercher partout où ils sont, depuis l’ouest de l’Afrique dans le Foutah Djalon, jusque dans l’est, vers la vallée du haut Nil, et peut-être plus loin encore, sur les confins de la Perse. Ce serait l’emploi de toute une vie, d’écouter dans le grand silence des empires foulbés, les voix éparses et indistinctes du passé.

On a beaucoup écrit sur les origines mystérieuses des Peuls. Dans un tel débat, nous ne saurions élever la voix. Notre ignorance de soldat nous contraint au silence respectueux devant le grand labeur de la Science. Je veux dire pourtant une impression que je ressentis très vivement à Binder.

Les hommes que j’y rencontrai me parurent ressembler beaucoup à ces admirables archers perses rapportés par Monsieur et Madame Dieulafoy. A mon retour à Paris, je suis allé au Louvre pour les revoir. Ce sont les mêmes visages ardents et pâles, le même teint chaud et velouté, le même regard liquide et fatigué, le même élancement du corps dans le mouvement harmonieux, la même sveltesse dans l’attitude aisée et naturelle. Je ne dis point une preuve ou une raison, mais la simple impression d’un passant. Si vague, elle me permet de m’orienter, de me retrouver parmi les grands carrefours de l’histoire.

Ces Foulbés viennent de l’Est. Eux-mêmes l’assurent et les vieux du pays savent bien que leurs pères ont habité les pays du soleil levant. Malgré l’opinion de quelques voyageurs, ils n’ont rien de commun avec les Arabes. Le Commandant Lenfant a très bien montré qu’il y a là une confusion injustifiable : « Le caractère dominant des Foulbés, dit-il[14], est leur vie nomade, différant de celle des Arabes, par l’installation quasi permanente et plus que précaire de leurs campements, au milieu des zones marécageuses ; et le trait distinctif entre les Arabes et les Foulbés est une différence absolue de caractère : hauteur, prodigalité, amour du faste, ardeur belliqueuse chez les uns ; aspect craintif, économie, parcimonie, prudence même et inaptitudes guerrières chez les autres. »

[14] La grande route du Tchad, Paris, 1905, p. 249.

Il n’y a également que peu de relations, nous semble-t-il, entre la civilisation foulbé et la civilisation berbère. Les Berbères qui subirent les invasions successives des Romains, des Vandales, des Byzantins et des Arabes et dont le sang est par suite très mélangé de nos jours, sont pourtant une race nègre ; ce sont les vieux Numides, les descendants de Syphax et de Jugurtha, famille purement africaine et saharienne. L’organisation démocratique du çof Kabyle ne ressemble en rien à l’organisation politique, plus aristocratique et autoritaire, des Foulbés[15].

[15] Voir le livre de Hanoteau et Letourneux, La Kabylie et les Coutumes kabyles, Paris, 1873.