D’autre part, le commandant Lenfant nous dit que « les vestiges de la civilisation peule retrouvés, soit dans les tumuli, soit dans les ruines de villages occupés, dit-on, jadis par cette race, nous la représenteraient plutôt comme ayant été longtemps en contact avec les peuples de la vallée du Nil moyen ». Il y a, en tout cas, une indication dans les dénominations de Fellahs (Haut-Nil), et de Fellatas (Adamaoua).
J’ai été frappé, en lisant l’Histoire des Perses de M. de Gobineau, des traits de ressemblance que présente, avec les Foulbés, la première civilisation persane, celle des Iraniens ou Aryens[16]. Encore ici, il serait malhonnête d’aller des hypothèses — et celles-ci sont bien vagues — aux certitudes, ou même aux probabilités. La lecture des pages de M. de Gobineau a confirmé et rendu pour moi plus séduisante encore ma première impression de Binder.
[16] Histoire des Perses, par le comte de Gobineau, 2 vol., Paris, 1869.
M. de Gobineau raconte comment les Iraniens sont venus vers les plateaux de la Perse. « Les émigrants, sortis du Nord-Est, s’avançaient dans les terres qu’ils découvraient, menant avec eux leurs femmes, leurs enfants, leurs chiens et leurs troupeaux. Ils marchaient, cherchant, pour s’y établir, un lieu propre à l’agriculture, abondant en pâtis, traversé par des eaux courantes et susceptibles d’être défendu[17] insiste sur ce fait qu’ils étaient essentiellement agriculteurs. La description qu’il fait de la vie iranienne, où les logis et les jardins sont semés sur une surface de terrain indéterminée, est conforme à ce que nous voyons des villes foulbés actuelles et ne correspond pas, par contre, à ce que nous savons des villes Nord-Africaines.
[17] Ibid., p. 21, t. Ier.
L’Histoire des Perses nous présente un beau tableau de l’âme iranienne primitive, de sa haute moralité, en même temps qu’elle nous montre les points par où elle diffère de l’âme hébraïque ou sémitique.
« Les Iraniens, dit-il, ont aimé et vanté le travail pour lui-même, tandis que les races sémitiques n’ont jamais accepté la contention d’esprit et de corps que comme la vengeance la plus terrible dont le ciel ait pu s’aviser pour châtier les crimes des humains. Mais les Iraniens ne concevaient l’activité humaine, que dans des emplois épurés propres à conserver la moralité de ceux qui s’y livraient. » C’est une observation que nous avons déjà faite à Binder et qui caractérise la race foulbé, qui la différencie des races sémitiques. « Beaucoup de métiers, dit M. de Gobineau, étaient à l’avance déclarés impurs et partant impossibles… »
Jamais préoccupation semblable n’a existé dans les sociétés sémitiques, sémitisées ou romanisées, ni par suite dans les basses classes des sociétés modernes qui ont constamment approuvé, considéré avec faveur et admiration les moyens d’augmenter la richesse et le bien-être de l’homme, sans distinguer aucunement la valeur morale respective de ces moyens… Le Melkart Syrien, l’Hermès Grec et le Mercure italiote n’ont jamais éprouvé d’hésitation sur la manière d’augmenter leur pécule[18]. Telle est sans doute la raison de l’activité restreinte du Foulbé, si remarquable, si l’on considère l’intelligence très fine, toujours orientée vers la pratique, très attachée à la vie dans son plus humble détail, des hommes de race peule.
[18] Histoire des Perses, etc., t. Ier, pp. 28, 29, 30.
« Les Arians, vêtus de sayons de peau et de tuniques de laine s’asseyaient au foyer sacré de leurs maisons. Ils se nourrissaient de la chair des troupeaux et surtout de laitages…[19] » Je crois revoir, en relisant ces lignes, les petites fermes des Foulbés, les troupeaux qui se hâtent dans le soir vers les villages, les enfants tirant le pis lourd des génisses. C’est un fait digne de notre attention, de voir les Foulbés n’utiliser que très rarement la viande que pourrait leur donner le bétail et se nourrir presque exclusivement de laitage.