[20] « Le sinistre éclair aux yeux, dragon au regard sanglant, aux bras nombreux, aux navires nombreux, monté sur son char syrien, il (Darius) précipite sur les hommes de la lance l’Arès à l’arc redouté. »

Il me semble que j’ai vu ces hommes. Ce sont les mêmes qui chaque année quittent les landes brûlées et dévastées du Boubandjidda pour venir razzier les plaines fertiles du Logone.

Armés d’arcs et de flèches, montés sur leurs petits chevaux aux harnachements de cuir rouge brodés d’or fauve, ils accourent en hordes nombreuses et ramassent sur leur route les bœufs, les captifs et les femmes. Les mêmes peut-être qui avaient tant étonné Eschyle et qu’il appelait les Barbares.

On a déjà remarqué que les bœufs des Foulbés sont semblables aux races de bœufs du centre de l’Asie. On pourrait assurer que les bœufs actuels des pays peuls sont venus autrefois des plateaux asiatiques, poussés en avant par les émigrants. « La race des bêtes à corne employée par les Arians, dit M. de Gobineau[21], appartenait à l’espèce bossue que les Persans actuels nomment « bœufs du Seystan » et qui se montre sur quelques espèces de dariques et sur beaucoup de pierres gravées et de monnaies arsacides. Ce sont des animaux à forme délicate et dont l’œil est brillant d’intelligence. » Ici nous nous trouvons en face d’un fait précis qui nous encourage dans notre hypothèse et lui donne quelque fondement.

[21] Histoire des Perses, etc., t. Ier, p. 34.

Mais M. de Gobineau ajoute que les taureaux et les vaches des premiers Persans leur servaient de bêtes de charge et même de montures. C’est là une particularité étrange des pays peuls. Le bœuf d’Afrique est toujours un animal de bât et un animal de selle. Comme chez les Iraniens, premiers habitants de la Perse, le bétail sert aux Foulbés moins à la consommation de la viande qu’au transport, ou à l’emploi du laitage comme base de l’alimentation.

Quant à la peinture que fait M. de Gobineau de la vie familiale des premiers Arians ou Perses, je crois y reconnaître toute la douceur et toute la gravité des Foulbés.

L’ancêtre vénéré, la femme écoutée et respectée, malgré la situation d’infériorité où la met l’Islam, les enfants aimés et soignés comme la plus belle parure de la famille, telles sont la maison foulbé et l’ancienne maison iranienne. « Religieux, les Iraniens l’étaient au suprême degré, » nous dit M. de Gobineau[22]. Comment s’étonner qu’ils aient choisi l’Islam, qu’ils s’y soient donnés tout entiers avec tant de ferveur, jusqu’à en faire le fond même et le tissu premier de leur existence ?…

[22] Histoire des Perses, etc., p. 38.

Maintenant, bien des mois après mon passage à Binder, j’essaie de rétablir la suite des âges et d’évoquer le passé avec précision. Du fond des siècles je les vois venir ; ils traversent des steppes désolées et de rouges déserts. Conduits par le soleil couchant, ils passent l’Arabie pétrée, après avoir laissé derrière eux les hauts plateaux de la Sogdiane et de la Bactriane. Voici l’isthme de Suez, puis l’Égypte, qui fut longtemps une province de la Perse et dont Cambyse fit la conquête.