Tel midi, auprès des cases pressées le long de la berge à pic du fleuve, immondes et grouillantes, c’était une chaude musique, encore inentendue, qui s’élevait.

La couleur, à cette heure, fait place à la lumière et tout est blanc, d’un blanc de mort, si intense, qu’il est peut-être du bruit. Mais dans cette atmosphère métallique, vibre un sensualisme sévère, aux ordres impérieux. Nous sommes vaincus, et l’âme en paix, l’esprit inondé d’une joie neuve et inconnue, nous écoutons l’unique murmure des midis.

III

Malgré son importance au point de vue de sa situation géographique, Laï n’est aujourd’hui qu’un pauvre village construit sur mille mètres environ en bordure du fleuve. Au milieu, le poste a élevé ses cases blanches construites à la manière du Soudan, ses cañhas rustiques, mais commodes, aux murs épais, sans fenêtres, et abritées par de larges promenoirs où le soleil ne pénètre pas. Par-dessus tout s’érige le drapeau français, salué le matin et le soir par les tirailleurs sénégalais rangés sur deux rangs et le fusil sur l’épaule. Dans la grande cour où un énorme caïlcédrat fait un cercle d’ombre, des autruches se pavanent en roulant de gros yeux. Le gravier fait un petit bruit clair dans l’immobile silence. C’est de la paix et du repos.

Mais à côté, quelle misère et quel abandon ! Quand nous évoquons par ici les villages souriants de la Sangha, cachés comme des fleurs voluptueuses aux pentes verdoyantes des coteaux, Bobikondo, Berbérati, Saragouna, Ouannou, tous aimés comme des patries éphémères, nous éprouvons de la tristesse et de l’étonnement. Ici, dès qu’on entre dans le fouillis compact des cases qui se serrent jusqu’à l’étouffement contre la berge haute du fleuve, on respire la mort et la pourriture.

Les hommes — des géants au front bas, aux membres courts d’athlètes — se sont bâti des cases minuscules où ils n’entrent qu’en se pliant en deux. La case est généralement précédée d’une courette, encombrée de calebasses, de marmites brisées et de poissons putréfiés, jetés là.

Car le soleil n’est plus ici le dieu bienfaisant qui fait mûrir nos grappes et fleurir nos jardins. C’est le génie mauvais qui met les vers dans les charognes, par qui toute chose se décompose et s’imprègne de la putrescente odeur des cadavres. Dans l’ardente saison où toute ombre est morte, les fleurs, les arbres et la terre elle-même semblent avoir peur de la vie.

Les heures pareilles, inondées d’une identique lumière, semblent en déroute, accablées par le mystère de cette puissance redoutable du jour. Mais les hommes aussi paraissent en désarroi. Ils n’ont pas voulu lutter contre le dieu impitoyable, et gardent sur leurs faces enfantines le sourire résigné des victimes.

Nous sommes venus auprès d’eux, et nous ne les avons pas changés. Toujours vêtus de la peau de mouton qui leur pend au derrière, créatures aux gestes sobres et mesurés, ils ont souri et sont retournés à leurs tanières, semblables à de monstrueux silènes que des hommes des villes viendraient voir.

Leur histoire est navrante. Laï, au croisement des routes qui, du Logone, de la Penndé, de la Nana, mènent au Tchad et de celles qui joignent le Nayo Kabi au Chari, de Léré à Fort-Archambault, point d’arrivée des opulentes caravanes des Baghirmiens, était jadis une grande cité, riche en hommes et florissante.